| Les
deux visages de l'esprit |
Développer l'amour et la compassion, cela signifie comprendre
la situation dans laquelle on se trouve. Pour développer un
amour et une compassion qui soient authentiques, il est nécessaire
de regarder nos processus émotionnels, les perturbations qui
s'élèvent dans notre esprit, et cela ne peut se faire en une
seule fois. Il faut prendre son temps, prendre conscience de
ce qui habite l'esprit. En tibétain, le mot correspondant à
émotions perturbatrices indique non seulement un esprit qui
est perturbé, mais encore un esprit qui continue à être perturbé.
Il ne s'agit pas seulement d'une émotion dans l'instant, mais
de l'émotion et de ses conséquences, des suites qui s'élèvent
dans l'esprit. Les émotions perturbatrices sont : la jalousie,
l'attachement, la colère et toutes les attentes que nous pouvons
avoir. Nous avons ces émotions, mais nous aimerions nous en
débarrasser. Les émotions s'élèvent et nous nous battons contre
elles, nous aimerions qu'elles ne soient plus perturbatrices
et nous voudrions leur régler leur compte une fois pour toutes.
Il faut savoir que les émotions ne sont pas complètement négatives.
Si elles sont perturbatrices, c'est parce qu'on ne sait pas
comment elles fonctionnent ni quoi en faire. Or, les émotions
font partie du processus dynamique de la vie, et si elles sont
perturbatrices, c'est que l'on n'est pas capable de les voir.
Il y a deux aspects dans l'esprit, il a deux visages : yéshé
et namshé, en tibétain. Yéshé est la dimension
de sagesse, de clarté de l'esprit qui se reconnaît lui-même
et qui reconnaît les émotions comme étant lui-même. Namshé
est la conscience limitée, séparée, la conscience remplie de
confusion et de perturbation dans laquelle nous sommes maintenant.
Mais yéshé et namshé, la sagesse et la confusion,
sont les deux aspects d'une même chose, les deux façons de voir
d'un même esprit qui est le nôtre. Ainsi, on ne pourrait pas
se débarrasser des émotions, même si on le voulait, même si
on y mettait toute son énergie. On ne peut ni les arrêter, ni
s'en débarrasser, ni les abandonner. Ce qu'il s'agit de faire
c'est comprendre comment elles fonctionnent, comment elles s'élèvent
et d'où elles viennent. Par exemple, quand la jalousie s'élève,
il est nécessaire de la voir, d'en être conscient, d'en voir
la cause et les effets, non seulement de voir son aspect intérieur,
c'est-à-dire la conscience que nous en avons, comment nous la
ressentons, mais aussi d'être conscient de ce qu'elle nous fait
faire, des actions motivées et déclenchées par la jalousie.
Si l'on regarde bien, dès l'instant où la jalousie s'élève,
on choisit un camp, et c'est évidemment le nôtre qui est le
meilleur. Ce sont les autres qui ont tort. C'est un peu comme
pour les matchs de football en France : avant que le match commence,
on a déjà choisi son équipe et on sait qui on soutiendra en
regardant la télévision. Mais si l'on voyage et que l'on se
retrouve en Asie ou en Amérique Latine à regarder un match de
football à la télévision, on n'y comprendra pas grand chose
au début. Il y a deux équipes, elles ont des maillots de couleurs
différentes, et très vite, sans que l'on s'en rende compte,
on choisira une couleur et une équipe, on encouragera l'une
et on critiquera l'autre.
Cela n'est pas valable que pour le football, il en va de même
en de très nombreuses situations. Nous sommes sans cesse engagés
dans ce processus, prenant partie, encourageant les uns et critiquant
les autres. Nous sommes la plupart du temps en train de poser
ce regard de jugement : « C'est lui qui a tort, son attitude
est erronée, évidemment il ne peut pas avoir raison, évidemment
c'est moi qui ai raison. » Nous sommes tout le temps en train
de nous parler ainsi et nous sommes pris dans ces deux aspects,
dans ces deux visages de l'esprit. On choisit toujours le meilleur
aspect et le meilleur côté ; la meilleure équipe est évidemment
la nôtre, c'est évidemment nous qui avons raison. Nous sommes
comme un juge censé voir qui a tort et qui a raison, nous sommes
le juge de notre vie, le grand magistrat de notre existence.
Si l'on acquiert de plus en plus cette clarté de l'esprit qui
permet de voir les émotions au moment où elles s'élèvent, l'esprit
est alors de plus en plus libre.
Il en va de même pour la jalousie : il n'y a pas d'effort à
faire pour être jaloux, c'est un processus naturel. Dès l'instant
où la situation est là, ce processus se met en œuvre et la réponse
s'élève toute seule : « j'ai raison ». Il n'y a pas besoin de
se battre avec cela, il n'est pas nécessaire de le rejeter ni
de le nier, il suffit de voir comment cela se passe pour la
jalousie, pour l'attachement, pour l'orgueil, de voir comment
chaque émotion fait appel aux autres et comment ces différentes
émotions se combinent.
Plutôt que de dire : « je ne peux pas accepter cela », plutôt
que de nier la situation dans laquelle on se trouve parce qu'on
n'est pas capable de se regarder, parce que c'est trop douloureux,
parce qu'on est sans cesse en train de se juger, il est question
de regarder et de voir, d'être conscient de ce qui se passe
au moment où cela se passe. Il est important de ne pas le faire
en espérant un résultat immédiat.
Ce n'est pas parce que nous allons voir nos émotions et que
nous allons en être conscient que nous pourrons les vivre de
façon juste du jour au lendemain. Il ne faut pas attendre de
résultat immédiat, il ne faut pas non plus tomber dans le défaut
de se dire : « je suis jaloux, je le sais bien, jamais je ne
serai bon ! » Il ne s'agit pas de développer de la culpabilité
en pensant que l'on est mauvais. Tout cela n'a pas sa place
dans la conscience et dans la vigilance. Il s'agit de voir ce
que l'on est et ce qui est juste. Si l'on est conscient de cela,
si l'on acquiert de plus en plus cette clarté de l'esprit qui
permet de voir les émotions au moment où elles s'élèvent, l'esprit
est alors de plus en plus libre. On libère l'esprit de toute
entrave et le fruit ne s'élèvera pas directement car on ne pourra
pas se libérer immédiatement de toutes ses entraves. Ce n'est
pas parce qu'on a décidé de voir les émotions qu'on va les voir.
Ce n'est pas parce qu'on a décidé de se libérer des émotions
qu'on va pouvoir s'en libérer. Néanmoins, petit à petit, on
reconnaîtra le véritable équilibre qui est en nous. On reconnaîtra
ce que l'on est vraiment et, reconnaissant cela, on se rendre
compte que les autres sont dans la même situation que nous,
qu'ils ont les mêmes émotions et connaissent la même confusion.
C'est comme l'exemple d'un bébé : lorsqu'on lui parle ou qu'on
bouge en face de lui et qu'il se met soudain à pleurer, cela
ne nous met pas en colère, en tout cas ce n'est pas une colère
profonde. On peut être un peu irrité, mais on n'aura pas de
haine à l'égard de ce bébé. S'il crie, c'est parce qu'il ne
comprend pas la situation.
Par contre, si l'on a un adulte en face de soi, on va immédiatement
porter un jugement sur sa réaction et on va directement le réduire
à notre vision des choses et à notre perception. Si l'on dépasse
cela et que l'on parvient à être de plus en plus conscient de
ce qui s'élève en nous, plutôt que de voir les défauts des autres,
on pacifiera son esprit. On sera beaucoup plus paisible, on
regardera la situation non pas du point de vue des défauts de
l'autre, mais du point de vue d'une solution possible qui soit
positive. Ce n'est plus un jugement, mais un questionnement
qui s'élèvera : « Comment puis-je aider l'autre pour trouver
une solution à la situation qui soit positive pour moi et pour
lui ? » Petit à petit, on s'adoucira, et de la dureté de l'ego
on passera à la douceur de la compassion.
Les deux visages de l’esprit du Lama Jigmé Rinpoché
Reproduit avec l’aimable autorisation de KDC
http://www.dhagpo-kagyu.org/france/
Claudine
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