Le don qui accompagne une âme pendant toute sa vie est le don
de l’amour. Il n’y a pas un seul être qui en soit privé, mais
la flamme de cet amour ne brûle pas de la même façon dans le
cœur de chacun. Parfois elle brûle en consumant bien des choses
dans le cœur de l’un, parfois dans le cœur d’un autre elle brûle
mais sa flamme est rendue opaque et dense par toutes les impuretés
qui brûlent en même temps, impuretés de l’égoïsme sous ses aspects
différents, de l’égoïsme qui peut pénétrer toute la vie du cœur,
de l’égoïsme qui veut être tout et apparaît au dehors sous forme
d’orgueil. Oui certes dans un cœur orgueilleux et égoïste l’amour
peut exister, mais sa flamme n’est pas pure. Pourtant si cette
flamme brûle avec persistance, elle pourra finir par consumer
tout ce qui ne lui appartient pas. Là où elle a perduré, elle
rend le cœur pur. Mais chez les êtres dans lesquels cette flamme
brûle avec puissance, elle éclaire leur cœur et leur esprit
de sa lumière, elle réchauffe leur cœur et son influence, et
sa chaleur se répandent et réchauffent et éclairent aussi tous
les êtres qui viennent dans son rayonnement.
L’on pourra encore demander : "Si l’amour est le plus grand
don, pourquoi accorde-t-on tant de valeur à la sagesse ?" L’amour
possède la sagesse et la sagesse ne peut guère exister sans
amour; et s’il y a une intelligence éclairée sans amour, elle
est comme une lumière froide qui éclaire mais ne réchauffe pas;
elle est claire, brillante, mais n’a pas autant de beauté, de
vie que par exemple la flamme d’un foyer qui réchauffe et éclaire
une pièce. Ainsi est la flamme de l’amour par rapport à la seule
sagesse. Pascal a fait remarquer que la vérité se trouvait chez
les philosophes grecs aussi bien que chez les Prophètes d’Israël
et de Dieu. Mais quelle est la différence entre ces philosophes
et Jésus-Christ ? Chez les uns l’amour n’était pas à son plein
développement, c’est pourquoi ils en ont appelé à quelques âmes,
mais les autres ont appelé à eux l’humanité entière; les uns
ont eu une grande influence sur la pensée de leur époque et
sur la vie intellectuelle de nombreuses générations, les autres
ont attiré et attirent encore les âmes comme un aimant depuis
des milliers d’années.
Et l’on pourra encore dire : "Il y a des êtres qui sont très
aimants, très affectueux et qui sont pourtant très égoïstes
dans leur amour, et il y en a aussi qui semblent si peu égoïstes,
qui paraissent ne pas avoir de grands défauts, et pourtant chez
lesquels on ne découvre pas grand amour". C’est vrai, il peut
en être ainsi parce qu’il s’agit d’un amour à son début, d’un
amour peu développé.
Et puis il y a une nature qui est continuellement bouleversée
: à un moment elle aimera telle personne et elle en détestera
telle autre, elle aimera une chose, elle en repoussera une autre,
elle sera très portée vers tel individu et pour l’élever, elle
voudra abaisser tel autre. Cette nature est encore dans les
ténèbres; elle ressent la chaleur de l’amour, mais elle ressent
aussi le contraire : la haine est éveillée en elle; les préjugés,
l’antipathie, l’injustice en sont les suites naturelles. Et
puis il y a l’être qui aime mais qui désire que celui qu’il
aime lui donne tout; cet amour est rempli d’égoïsme.
Et puis il y a ceux qui commencent vraiment à aimer, qui oublient
leur propre personne : c’est le commencement de l’amour et c’est
aussi le commencement d’une vie de sacrifice. Car tant qu’un
être aime et pense que l’amour doit être un gain pour lui, il
est égoïste. Mais quand il commence à déverser son amour sur
un autre, alors il donne ; c’est un effacement, l’ego s’efface
de son cœur, il ne ressent pas le sacrifice. Si on lui demandait :
"Ne faites-vous pas un sacrifice?", il répondrait : "Je n’en
fais aucun; je voudrais faire plus". C’est celui-là qui aime
véritablement.
Les Soufis disent que la Création entière est la manifestation
de l’amour, et nous lisons dans le Gayan : "Avant que ne fût
l’Amant, le Bien-Aimé existait et avant Lui, l’Amour", ce qui
est toute la philosophie de la manifestation sous ses trois
aspects. Dans cette même idée, les Grecs disaient qu’Aphrodite
(ou Vénus) s’est élevée de l’Océan et qu’Éros (ou Cupidon) est
son fils. L’Océan, c’est l’Amour, Vénus ou Aphrodite, la Bien-Aimée,
et son fils l’Amant. Platon a écrit que la Bien-Aimée existait
avant l’Amant. L’on pense souvent le contraire; l’on pense que
celui qui aime a dû exister d’abord. En réalité, si l’on observe
plus exactement encore, ce qui exista d’abord fut l’Amour sans
objet, sans action, et ensuite de cet Amour quelque chose fut
créé, et en troisième lieu la faculté d’aimer. Les Soufis ont
appelé ces trois aspects : l’Océan d’existence, le Printemps,
le Rossignol, Boulboul, qui aime ce printemps et qui chante
son amour. Dans la terminologie chrétienne l’on appelle ces
trois aspects le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
Les Soufis enseignent que l’amour produit toutes les vertus,
ce qui est vrai de plusieurs façons. Par exemple nous pouvons
facilement nous rendre compte que lorsque nous aimons un objet,
une personne ou une condition, tout dans cet objet, cette personne
ou cette condition nous semble être bien.
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La joie de la vie ne vient que de l’amour. La vie du cœur, la
vie de l’Esprit sont amour et pas autre chose et dans les moments
où l’amour est absent, la vie semble terne. L’intérêt que l’on
prend à la vie et à ses manifestations n’est qu’un aspect de
l’amour. C’est cela qui nous fait dire à l’inverse quand quelque
chose ne nous intéresse pas: "Cette chose m’indiffère, me laisse
froid". Nous ne pourrions pas rester dans le monde si l’amour
ne nous soutenait pas. Partout est l’amour.
Parfois l’amour égare, parfois l’amour aveugle, c’est vrai,
mais pourvu que l’amour brûle avec persistance, qu’il brille,
que sa chaleur habite le cœur, ce cœur s’éclairera et l’âme
finira par briller; toutes les imperfections de l’homme se dissoudront
sous l’influence de cette chaleur bienfaisante et la flamme
qui en jaillira éclairera sa vie et transformera tout son être,
le rendant comme une lumière et une chaleur bénéfiques.
Non seulement la source de tout ce qui existe est l’amour, mais
toutes choses sont amour. Tous les désirs de l’être sont amour,
tout ce à quoi il aspire et qu’il voudrait atteindre sont un
effet de son amour. Mais que faut-il à cet amour? Il faut qu’il
se purifie en s’élargissant. C'est pourquoi dans les beaux vers
de son Masnawi, Roumi nous avertit : "Quel que soit celui que
tu aies aimé dans le monde, à la fin tu seras amené devant le
Roi de l’Amour. Le Bien-Aimé est tout ce qui vit, l’amant est
une chose morte". C’est cette mort de l’être aimant qui paraît
difficile. C’est pourtant le sacrifice que l’amour demande.
Mais il devient une joie pour celui qui aime véritablement.
Comme Sa’di l’a écrit dans son poème: "Le papillon de nuit brûle
dans la flamme et toute sa joie consiste à brûler", et c’est
en cela que s’accomplit le but de la vie.
Ecrits de Murshida Sharifa Lucy Goodenough,
disciple de Pir-o-Murshid Hazrat Inayat Khan
Reproduit avec l'aimable autorisation de : Aimé Deselles
http://www.soufi-inayat-khan.org
Claudine
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