D'un
côté, des dizaines de milliers de personnes en
quête de justice. De l’autre, un dictateur
vieillissant et malade. Que peut éprouver le
chrétien en quête d’Amour et de
fraternité, dans un pareil cas ? Que doit donc lui
dicter sa conscience entre ces hommes et ces femmes qui
crient leur souffrance depuis 25 ans et un vieillard qui
risque de se trouver de plus en plus isolé au fur et
à mesure que la justice internationale fera entendre
sa voix ?
Une fois encore, il suffit de bien écouter son
cœur pour discerner la voie juste...
L’idéal de chaque chrétien est le pardon.
Tout être, quoi qu’on lui ait fait, peut parvenir
à pardonner à son bourreau,
c’est-à-dire à donner de l’Amour en
retour à celui qui lui a infligé la
souffrance. Cela demeure l’objectif à atteindre
pour toutes les victimes, sous tous les régimes :
cela ne dépend que d’eux seuls et cette
prodigieuse alchimie ne peut se faire que dans la
liberté la plus totale qui seule parvient à
illuminer la conscience et ouvrir le cœur. Si nous
pouvons cependant offrir nos prières à tous
les bourreaux alors que nous n’avons pas souffert de
leur main, le pardon de chaque victime est
irremplaçable.
Et, pour que cette ultime libération ait lieu dans le
cœur des martyrs, la communauté internationale
doit faire en sorte que la justice leur soit rendue ! Dans
l’affaire Pinochet, ce sont des milliers
d’êtres humains qui ont disparu ou qui ont
été torturés, détenus
arbitrairement, harcelés systématiquement pour
leur position en faveur des droits humains. Leur sort doit
nous interpeller au plus haut point afin que leurs vies
détruites fassent l’objet d’une
reconnaissance internationale. La réconciliation des
chiliens ne saurait se bâtir sur l’oubli.
Beaucoup de personnes, impliquées dans des crimes,
ont joué un rôle important dans la transition
de gouvernement et cherchent encore à fuir leurs
responsabilités. La loi internationale impose une
juridiction universelle pour les crimes contre
l’humanité. Cela constitue un excellent moyen de
faire réfléchir les dictateurs de tous les
continents. Au-delà de leurs personnes, ce sont les
régimes qui doivent être dénoncés
et, surtout, les torts réparés, autant
qu’il est possible. En cette fin de millénaire,
alors que la chambre des Lords va se prononcer à
nouveau sur l’immunité du Général
Pinochet, il serait inconcevable de ne pas adresser un
message ferme aux Milosevic, Kabila et autres tyrans. Car,
au moment même ou les Lords confirmeraient
honteusement l’immunité frauduleuse de Pinochet,
ce seraient des milliers de bourreaux qui se sentiraient
cautionnés dans leur œuvre maléfique, des
milliers de voix d'êtres humains qui seraient
étouffées. La communauté internationale
doit être forte car elle représente un embryon
de fraternité : elle doit jouer son rôle
à plein en s’élevant contre les crimes
passés pour prévenir les futurs.
Ainsi, à ceux qui souhaitent que Pinochet soit
jugé au Chili, il faut répondre non : tout le
monde sait actuellement que l'amnistie qu’il a
lui-même proclamée et son statut d’ancien
chef d’état (ajouté à celui de
sénateur à vie) lui garantissent
l’immunité et rendent son procès
impossible. Dès lors que toutes les conditions seront
remplies et que la communauté internationale aura
fait entendre sa voix pour que ce dossier s’ouvre
enfin, la sérénité pourra
s'instaurer.
Alors, ce ne sera pas le procès d’un homme qu'il
faudra entamer mais l'analyse minutieuse des perversions
d'une société. L’humanité relira
les passages affreux que certains de ses membres ont
écrits depuis 25 ans au Chili afin que ceux-ci
prennent conscience de leurs actes.
Qu'il leur soit alors offert l'occasion de réparer
leurs crimes plutôt que de les condamner à
l'isolement jusqu'à la fin de leur vie. C'est
seulement ainsi que les plaies commenceront à se
refermer... Et lorsque les souffrances se seront un peu
apaisées, ceux qui furent des bourreaux pourront
peut-être ouvrir leur âme au pardon qu’ils
attendent sans le savoir et qui viendra, un jour, si les
victimes le veulent.
Geoffroi
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