L'homme
que tu as devant toi est nerveux, agressif. Il ne voulait
pas t'entendre. Mais toi et les tiens vous vous êtes
assis par terre lorsqu'on a voulu vous embarquer : ils
n'étaient pas assez nombreux pour vous faire entendre
raison. Alors, l'homme t'a fait venir dans son bureau.
Peut-être parce que tu sembles être
écouté par les autres. L'homme est
embarrassé. Il doit appliquer à la lettre les
directives de ses supérieurs. Qu'est-ce qui lui
prouve que tu es honnête ? Les blessures sur tout ton
corps ? Tu as pu te les infliger toi-même : dans le
contexte actuel, les gens font n'importe quoi... Le nom
même de ce tyran, inscrit au couteau dans ta chair, ne
prouve rien.
Alors, tu es un immigrant clandestin. Tu dois rentrer chez
toi. « Mais chez moi, c'est où ? », lui
as-tu dit. Ta maison a été détruite par
les pilonnages d'artillerie, comme tout le quartier
d'ailleurs. La moitié de ta famille est ensevelie
sous les décombres. On te répond qu'il y a eu
un cessez-le-feu depuis, que les choses vont s'arranger. Un
bon nombre de tes compatriotes commencent à rentrer
chez eux. Ils sortent des bois où ils
s'étaient cachés. Oui, tu en as vu... Ils
crevaient de faim, complètement perdus après
les bombardements de leur village. En cherchant à
regagner sa maison, un de tes voisins a eu la jambe
emportée par l'explosion d'une mine antipersonnel.
Alors toi qui as tes deux jambes encore solides, tu sais que
ton chez-toi, c'est là où tes pieds sont
posés.
Le fonctionnaire a essayé de te faire peur : «
vous savez, ici, on n'aime pas les étrangers. Ce
n'est pas un bon endroit pour vous. Marchez encore vers le
sud, vous verrez, là-bas, on accueille les gens comme
vous. Mais nos compatriotes ne sont pas tendres. La
pauvreté, vous comprenez... » Toi, tu les as
rencontrés les gens du coin lorsque tu as franchi la
montagne. Ils ne possédaient pas grand chose mais ils
ont donné du lait à ta femme et son
bébé et toi, tu as pu fumer une cigarette. Tu
repasses tout cela dans ta tête et tu ne dis rien.
Un autre homme est venu et il a parlé au
fonctionnaire. On vous a promis de vous loger
provisoirement. Après quelques heures de trajet en
camion, toi et les tiens vous êtes retrouvés
dans une sorte d'hôpital de campagne encerclé
de barbelés. Tu n'as pas fermé l'œil de
la nuit : depuis les événements, tu dors
très mal. Il y a les enfants qui crient pendant leur
sommeil. Même le jour, ils ont des comportements
étranges.
Le lendemain, tu as vu les militaires un peu partout dans le
camp. Tu as cru que tu étais retourné dans ta
ville sans t'en apercevoir. Tu repenses à tes
cousins, partis quelques mois auparavant et refoulés
à la frontière. Au retour, ils ont rapidement
disparu : on t'a dit que des policiers les avaient pris pour
les torturer. On parlait aussi d'un charnier à
quelques kilomètres...
Tu sors de ta torpeur brutalement. On te questionne. Tu dois
remplir des formulaires. Il y a des gens qui semblent plus
attentifs à ton cas. Tout le monde parle fort, les
enfants crient. Tu saisis quelques mots, «
droits
de l'homme »,
« traités internationaux »... On parle
à ta place : « nettoyage ethnique », «
rapatriement »... Ça continue. Dans ta
tête, un court instant, tu te dis : « quand on
n'a plus de pays, est-ce qu'on devient citoyen du monde ?
»
Mais tes pensées se perdent dans le brouhaha. Tu as
reçu tellement de coups de crosse sur le crâne.
C'est fou de ne plus arriver à penser. Pourtant, des
images restent gravées dans ta mémoire. Elles
font comme un filtre permanent qui recouvre tes yeux, une
taie plaquée sur tout ce que tu vois : ta fille, sur
le trottoir d'en face, emmenée par les forces de
police... La rue que tu voulais traverser... Tu n'as pas pu.
Tout s'est passé tellement vite. Il fallait partir,
protéger les plus jeunes. Cette rue que tu aurais
tant voulu franchir, c'est comme la frontière
aujourd'hui : c'est fermé, on ne passe pas.
Dans cet enfermement, tu sens que tu n'existes pas. Tu viens
de Gjocaj, Kosovo, mais tu pourrais aussi bien venir
d'Afrique ou d'Asie. Des gens comme toi, il y en a quinze
millions en ce monde.
Geoffroi
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