| La vraie liberté |
20 mai 1999 |
« Partager sa terre, c'est une conception qui m'échappe », déclarait hier un colon juif devant la caméra d'une télévision française. Et il ajoutait, « que diriez-vous si l'on vous demandait de céder la Corse ou l'Alsace-Lorraine ? » Sans nul doute, ce genre de propos pourraient être repris au mot près par n'importe quel nationaliste du monde, à commencer par les serbes au sujet du Kosovo. Dans le même esprit, les combattants de l'UCK ne parlent que d'une chose : reprendre leur terre qui a pour eux une valeur inestimable... Et pour cela, ces gens sont prêts à sacrifier leur vie et celle des autres. Qu'est-ce qui peut donc faire que tant d'êtres humains soient attachés à ce point à l'endroit où ils sont nés, au milieu dans lequel ils ont vécu ? Assurément, la réponse est assez éloignée de l'Amour du prochain. Il est clair que beaucoup de ces êtres ne cherchent pas à défendre leurs proches mais à retrouver un repère sans lequel ils n'existent pas. Que ce soit un repère matériel telle une maison ou un village, ou un repère moins palpable comme les souvenirs de jours heureux, l'être qui fait passer sa stabilité psychique avant le respect scrupuleux de la vie d'autrui est un être en perdition.
Les souffrances endurées par nombre de ces êtres expliquent en grande partie qu'il en soit ainsi mais tous ne réagissent pas de la même façon. Nous avons abordé précédemment le cas d'Ibrahim Rugova et de sa résistance pacifique. Lui-même parle aujourd'hui de désarmer l'UCK lorsqu'une solution politique viable aura été trouvée, ce qui lui assure de nombreux ennemis dans son propre peuple. Mais tel est le prix que cet homme et les siens acceptent de payer pour que la conscience de la paix fasse son chemin au cœur des êtres. Nous devons tous apprendre à partager quelque chose ou quelqu'un. Cela peut être le fait de circonstances plus ou moins faciles, d'événements plus ou moins violents mais la règle est la même pour tous les habitants de cette planète : rien ne nous appartient exclusivement ; tout nous a été donné en dépôt pour que nous en fassions bon usage c'est-à-dire pour que nous le partagions fraternellement. Aucune tradition, aucune histoire, aucun passé ne donne à un être la possession pleine et entière de quoi que ce soit ou de qui que ce soit. Nous n'avons de droit que sur nous-mêmes et cela suffit. La vraie liberté est à ce prix.
Geoffroi  |