| De la violence |
1er juillet 1999 |
Chaque jour, les enquêteurs du Tribunal Pénal International mettent à jour de nouveaux charniers, sortent des corps jetés au fond des puits ou reconstituent patiemment des exécutions sommaires. De leur côté, les gendarmes français ou les membres de la Croix Rouge font, eux aussi, de macabres découvertes. Ainsi, ce qui était annoncé depuis le début du conflit se confirme chaque jour davantage à la lecture de documents saisis dans les établissements policiers : il y a bien eu planification du crime c'est-à-dire élimination méthodiquement orchestrée des albanais dans certaines régions du Kosovo.
Comment cela fut-il possible ? Comment des individus ordinaires en sont-ils venus à servir de rouages dans une machinerie aussi machiavélique ? Certes, nous savons que la haine entre les deux communautés est fortement ancrée dans les consciences mais la barbarie ne peut manquer de frapper notre esprit lorsqu'elle se manifeste d'une façon aussi généralisée. Nous savons que les êtres se laissent facilement aspirés par le cyclone de la négativité collective. Nous devons à présent comprendre que si la violence se répand parfois avec une telle vigueur, c'est aussi parce qu'elle apporte l'illusion du pouvoir à ceux qui l'administrent. L'humain mène trop souvent une vie faite d'habitudes et de conditionnements qui étouffent son besoin de créer. De sorte que la violence lui procure l'impression de s'illimiter, de briser ses chaînes, doublée de la sensation rassurante pour l'ego que produit la domination sur autrui. Ceux qui opèrent dans les salles de torture se croient toujours supérieurs aux autres et se considèrent comme des « initiés » puisqu'ils ont dû occulter une partie de leur psychisme pour faire face à la souffrance d'autrui.
Autrement dit, la violence provoque toujours une destruction chez celui qui la pratique ce qui le rend différent et comme drogué, d'où l'énergie inhabituelle qu'il est capable de développer : de là à se croire un surhomme, le pas est vite franchi... En Serbie, un certain nombre d'êtres sont tombés dans ce gouffre à cause de leur existence étriquée et des humiliations qu'ils avaient eux-mêmes endurées. C'est donc très facilement qu'ils se sont impliqués dans cette œuvre de mort parce qu'ils étaient eux-mêmes mourants depuis longtemps. Voilà ce qui arrive à des hommes et des femmes qui n'ont pas pu développer leur pouvoir créateur, qui n'ont pas voulu distinguer la présence divine en leur être ; des frères et des sœurs que personne n'a su aider.
Geoffroi  |