| Les hommes qui portent le voile |
Mercredi 31 octobre 2001 |
« Ne croyez pas que sous prétexte que les femmes portent un voile, elles n'ont pas une voix », a déclaré Jamila devant le Conseil de Sécurité des Nations Unies. La directrice du Département d'Assistance aux Femmes Afghanes a voulu ainsi rappeler aux membres de l'ONU l'importance du rôle des femmes dans la recherche de la paix, alors que la résolution 1325 vient tout juste d'atteindre une année d'existence. Ce document, qui établit un lien fondamental entre l'égalité des droits hommes/femmes et la sécurité mondiale, se voit, en effet, éclairé d'un jour nouveau alors que l'Occident s'efforce de mettre au point une coalition gouvernementale en remplacement du régime taliban. Celle-ci devrait ainsi réunir, au sein d'une sorte de gouvernement d'union nationale, les différentes tendances politiques, ethniques et religieuses qui caractérisent l'Afghanistan. Mais des femmes il n'y a point de traces...
Ainsi que l'a fait remarquer Jamila, les femmes et les filles représentent pourtant 54 % de la population afghane. Dans les années soixante et soixante-dix, elles occupèrent des postes importants au plus haut niveau de l'état et furent même admises dans les conseils des aînés. Et l'on sait bien que parmi les femmes recluses sous leur burkha se trouvent d'anciennes juristes, des scientifiques ou des médecins. D'ailleurs, le thème de la cruauté avec laquelle les Talibans traitent la gent féminine n'est-il pas utilisé pour justifier les représailles militaires engagées par les Etats-Unis et la Grande Bretagne ? Certes, mais nous savons trop bien que cet argument fait partie du maquillage humanitaire plaqué sur une opération de politique internationale. Les souffrances des femmes afghanes n'intéressent pas les puissances en charge de la crise actuelle, tout au moins certainement pas au point d'envisager un futur pour l'Afghanistan où la place qui leur revient de droit leur serait assurée. Et tout cela pour une simple raison, c'est que les femmes sont gênantes.
Imaginons un peu : les seigneurs de la guerre de l'Alliance du Nord sont-ils prêts à reconnaître les droits universels des femmes ? Existe-t-il des Talibans dont la modération serait telle qu'ils acceptent de les voir accéder aux responsabilités ? L'administration Bush aurait-elle assez de courage pour exiger des forces en présence qu'elles tiennent compte des femmes, alors qu'elle peine déjà à rassembler une coalition politique cohérente ? La réponse à chacune de ces interrogations est évidemment négative. Car si les femmes afghanes dérangent, c'est parce qu'elles sont femmes et victimes : comme tout être humain qui connaît la souffrance, la femme afghane ne peut partager la même vision que ceux dont les objectifs sont, avant tout, le pouvoir et les richesses. Ainsi, reconnaître aux femmes leurs droits, reviendrait tôt ou tard à devoir poursuivre en justice leurs tortionnaires. Mais l'on voit mal à Kaboul un tribunal condamnant les chefs de guerre ayant commis des viols et autres exactions... Et si, dès aujourd'hui, des femmes occupaient une place importante dans les tractations en cours, elles ne manqueraient pas d'évoquer le sort des réfugiés rejetés aux frontières, en dépit des règlements internationaux. Elles attireraient l'attention du monde entier sur leurs consoeurs dans l'incapacité de nourrir leurs enfants à cause de la famine et de l'absence de convois humanitaires etc. Qui, dans les hautes sphères politiques, accepterait alors d'entendre, par leurs bouches, la voix des souffrants ? Personne.
Voilà pourquoi les femmes dérangent. A cause des outrages qu'elles subissent, elles sont naturellement portées à ne pas se voiler la face devant l'injustice, à ne pas détourner leur regard de ceux qui désespèrent ! Forcées de percevoir la réalité au travers d'un masque grillagé, les femmes afghanes - et malheureusement tant d'autres - ont appris à leurs dépens à reconnaître ce qui est essentiel pour survivre. Leur discours ne peut donc qu'importuner des hommes qui, par leur inhumanité, portent volontairement un voile opaque devant les yeux.
Geoffroi 
Lectures conseillées :
>> Femmes afghanes - Nilab Mobarez, Olivier Weber : Les images de ce livre sont exceptionnelles et historiques. Ramenées clandestinement d'Afghanistan par les plus grands photoreporters, elles témoignent de la condition réservée aux femmes par le régime taliban. Au-delà des humiliations quotidiennes, dont le tchadri est le symbole, ces photographies témoignent d'une cruauté hors du commun. Elles rendent compte aussi de la lutte des femmes pour conserver une dignité : images d'espoir des écoles clandestines où les voiles se lèvent et où les sourires réapparaissent timidement. A travers les itinéraires croisés des grandes figures féminines de la résistance locale, le texte de Nilab Mobarez (chirurgienne afghane et humanitaire) et d'Olivier Weber (grand reporter au Point et écrivain) met en perspective le destin de ces femmes.
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>> Visage volé - Latifa : Le 27 septembre 1996, jour de l'entrée des taliban dans Kaboul, Latifa avait seize ans et des rêves plein la tête. Elle avait hâte de grandir pour devenir journaliste. Malgré la guerre qui sévissait en Afghanistan depuis dix-sept années, elle était plutôt insouciante et heureuse de vivre. A partir de cette date, les écoles ont été fermées et, comme toutes les femmes, Latifa a été humiliée, insultée, obligée de vivre en recluse et de porter le tchadri. Enfermée par un pouvoir monstrueux, elle a vu son existence confisquée. Latifa a fui son pays incognito avec une partie de sa famille. Ce livre est le récit de sa vie sous les taliban, de ses espoirs brisés mais aussi de son combat pour que les femmes afghanes retrouvent leur liberté et leur dignité.
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>> Afghanistan, rêve de paix - Bernard Dupaigne : Aujourd'hui, l'Afghanistan tente de retrouver le chemin de la paix et de l'unité nationale. À quelles conditions peut-il y parvenir ? Pour répondre à cette question, Bernard Dupaigne revient sur les images successives de ce pays, depuis celles qu'en avaient rapportées les premiers voyageurs. À partir des données fondamentales de la société afghane - la place de la femme, les fonctionnements du pouvoir et de la richesse, l'importance de la terre, et enfin la religion -, une relecture de l'histoire récente permet de dégager les enjeux de l'avenir. Un plaidoyer pour un Afghanistan digne, dont l'unité nationale s'appuie sur les particularités régionales.
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