| Une bonne stratégie |
Jeudi 31 mai 2001 |
Amnesty International (AI) a rendu public hier son rapport annuel, véritable ouvrage de référence pour toute personne soucieuse de l'état des droits humains sur la planète. Comme l'on peut s'y attendre, l'organisation humanitaire y dénonce le comportement irresponsable ou cruel de certains gouvernements, de multinationales et d'institutions financières, mais elle se félicite également de quelques avancées dans la bonne direction. Au titre des progrès, l'on se souviendra, par exemple, qu'en l'an 2000, le gouverneur de l'Illinois, George Ryan, a décrété un moratoire sur les exécutions capitales. On notera également que l'Arabie Saoudite, à la suite d'une vaste campagne menée par AI, a reconnu officiellement le caractère indivisible et universel des droits humains. Et là n'est pas le seul succès remporté par l'ONG et ses membres, au nombre d'un million : la campagne internationale contre la torture fut également une réussite.
En revanche, la communauté humaine a de quoi s'attrister si elle songe au 1,3 milliard d'êtres humains qui vivent dans la pauvreté absolue, avec tout ce que cela implique comme violations de leurs droits... Et de même ne peut-on pas se réjouir de constater qu'il n'existe plus une seule nation désireuse de jouer un rôle de leader en matière de promotion des libertés fondamentales. Les Etats-Unis qui se targuaient autrefois d'en être les champions, font aujourd'hui figure de mauvais élève : congédiés de la Commission des Nations Unies sur les Droits Humains, ils se sont discrédités, tant par leur attachement à la peine capitale, que par leur opposition à des traités vitaux sur l'interdiction des mines antipersonnel ou la création de la cour de justice internationale. Quant à l'Europe, son hypocrisie exemplaire s'agissant des atrocités commises par les forces russes en Tchétchénie démontre toute l'étendue de son manque de volonté politique en matière de promotion des droits des personnes et des peuples.
Plus que jamais, l'édification d'un monde meilleur repose sur le bon vouloir des individus, les dirigeants ne souhaitant visiblement pas jouer ce rôle. Mais précisément, ainsi que le fait remarquer Pierre Sané, secrétaire général d'AI, dans l'avant-propos du rapport de son organisation, il est difficile de mobiliser le grand public sur des violations qui tiennent de plus en plus à l'identité même des personnes : s'engager en faveur de prisonniers d'opinion est chose plus facile que de dénoncer les abus dont sont victimes des criminels, telle la torture par exemple. Et nous trouvons ainsi plus naturel de mettre davantage d'énergie à éviter l'exécution d'un innocent que celle d'un "authentique meurtrier". C'est que la lutte en faveur des droits humains demeure beaucoup trop une affaire intellectuelle, de sorte que le pas est immense entre la solidarité et la fraternité : nous pouvons, en effet, nous sentir solidaires de quelqu'un parce que nous partageons les mêmes idées ou la même culture... Mais de là à nous comporter comme les frères ou les soeurs de chaque être humain quel qu'il soit et quoi qu'il fasse, voilà qui demande un engagement d'une autre nature.
Et c'est bien de cela qu'il est question aujourd'hui, si nous voulons vraiment que le monde connaisse la paix. La simple solidarité fondée sur des motivations intellectuelles - si valables soient-elles - ne suffit pas : le coeur et la volonté doivent aussi s'exprimer de façon personnelle. Prétendre que tous les êtres sont frères et soeurs, en se basant sur ses propres convictions, est inadéquat car relevant bien trop du mental. Il faut, en effet, que le frère ou la soeur potentiel en ait aussi le désir. En revanche, agir personnellement pour que cela puisse un jour être réellement le cas semble une bonne stratégie.
Geoffroi |