| Un
mandat limité... |
|
Vendredi 30 mars 2001
|
Le premier régiment de la Mission d'Observation des Nations Unies au Congo (MONUC) est arrivé hier à Goma. Au total, ce sont environ 3000 soldats, essentiellement des marocains, des tunisiens et des sénégalais qui devraient se déployer sur le territoire afin d'y examiner le respect du cessez-le-feu. Depuis la mort de Laurent-Désiré Kabila, en effet, son fils Joseph a fait le tour des capitales occidentales pour convaincre ses interlocuteurs de sa volonté de réactiver l'accord de paix signé à Lusaka en 1999. Actuellement, les partis en présence sembleraient vaguement désireux de mettre un terme à leur engagement militaire dans la région, à condition toutefois d'en tirer un avantage au moins aussi important que les bénéfices qu'ils obtiennent en pillant les richesses du sous-sol congolais. Du coup, on peut se demander s'il est vraiment raisonnable d'expédier un si petit nombre de militaires dans ce pays dévasté où ils peuvent facilement servir de cibles, voire d'otages entre les mains de quelque faction rebelle ou pro-gouvernementale. Encore un de ces breuvages que la communauté internationale sert régulièrement aux populations en péril et aux opinions publiques avides de justice, cocktail composé d'une large rasade d'intérêts économiques et d'une bonne dose de veulerie politique, le tout orné de la rondelle de citron des droits de l'homme pour faire avaler le tord-boyaux...
La République Démocratique du Congo est un pays dévasté : 16 millions de personnes y souffrent de malnutrition, 2 millions ont été chassées de leur région et 5 % de la population est séropositive. A cela s'ajoutent des violations permanentes des droits humains depuis que le conflit a commencé en 1998, qu'il s'agisse de massacres collectifs, de tortures, d'exécutions sommaires, de viols, de pillages etc. Chacun des six pays qui s'affrontent sur le terrain, les uns (Angola, Zimbabwe et Namibie) soutenant le régime de Kabila et les autres (Rwanda, Ouganda et Burundi) s'y opposant, a sa part dans les crimes contre l'humanité sans nombre qui y sont perpétrés. Et, bien évidemment, tous avancent d'excellentes raisons pour justifier leur présence sur le sol du Congo : les uns traquent des rebelles qui y ont installé leurs bases et menacent leur sécurité, les autres ont été invités par le régime congolais pour participer à la défense de son territoire. Autant de motifs qui, aux yeux des belligérants, justifient qu'ils compensent leur effort de guerre en se servant dans les mines d'or et de diamant que recèle le Congo et en martyrisant des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants. Quant à l'occident, dans cette affaire, son principal souci est que le pays ouvre ses précieuses réserves à ses compagnies minières : les crimes, eux, peuvent bien rester impunis...
C'est donc dans ce contexte incohérent que sont envoyés 2500 "soldats de la paix" et 500 observateurs non-armés, dans le cadre d'un mandat que les Nations Unies considèrent comme "clair, limité et réaliste". Clair, il l'est certainement puisque le rôle des militaires de la MONUC consiste seulement à noter les violations du cessez-le-feu qui ne manqueront pas d'avoir lieu et les incursions illicites dans la zone-tampon de 15 kilomètres établie sur la ligne de front. Pour ce qui est d'être limité, son mandat est également un modèle du genre : on voit mal ce que pourrait faire une poignée de soldats connaissant si peu la région face à des armées importantes et entraînées, sinon assiter impuissants à de nouveaux massacres. Et s'il est réaliste, c'est évidemment par référence à une vision du monde très particulière où la loi du plus fort et du plus riche l'emporte sur tout autre considération.
En matière de défense du simple droit à la vie de millions de personnes tourmentées par des légions de mercenaires, les mots prennent forcément un sens bien différent : un mandat "clair" est un mandat qui permet aux "soldats de la paix" d'assurer véritablement leur rôle qui est de protéger les populations civiles et de désarmer les belligérants, non pas de tenir le compte dérisoire des missiles et des obus. A ce titre, il mérite d'être qualifié de "réaliste" s'il est soutenu par une volonté politique forte capable de lui conférer les moyens matériels de sa mission. En revanche, il ne saurait en aucun cas être "limité" parce que la défense des individus ne tolère pas de frontières. Aujourd'hui, les représentants de la communauté internationale montrent à quel point ils parlent un langage différent des membres qui la constituent : ne nous y trompons pas, la clarté, dans les hautes sphères du pouvoir, est synonyme d'engagement minimum, tandis que le réalisme signifie le profit maximum et la limitation évoque l'absence d'humanité qui caractérise l'ensemble. Des mots qui camouflent des valeurs dont nous ne voulons pas parce que les maux et les malheurs, eux, ne se cachent pas.
Geoffroi |