| Les mouvements de la terre |
30 janvier 2001 |
Le ministre indien de la défense a annoncé ce matin que le bilan du tremblement de terre ayant ravagé l’état du Gujarat, dans l’ouest de l’Inde, pourrait s’élever à près de 100 000 victimes. Le chiffre a aussitôt été contesté par les autorités de la province qui estiment les pertes en vies humaines à environ 20 000 personnes. La ville la plus proche de l’épicentre du séisme, Bhuj, a été totalement dévastée. Sa population était de 150 000 habitants. De même, les villes d’Anjar et Bachau sont en ruine ainsi qu’une grande part de la nouvelle et prospère cité d’Ahmedabad... Alors que les sauveteurs, venus du monde entier, ont perdu espoir de dégager d’ultimes survivants des décombres, la presse commence à s’interroger sur les causes d’une catastrophe très peu naturelle...
D’après les experts en secousses sismiques, il est tout à fait possible de faire en sorte qu’un tremblement de terre d’une amplitude comparable à celle du séisme qui vient de frapper l’Inde provoque infiniment moins, voire pas du tout, de pertes humaines. Depuis longtemps, en effet, les sismologues ont acquis les connaissances permettant d’adapter les constructions aux mouvements impromptus de la terre. En 1989, par exemple, une secousse semblable à celle du Gujarat aujourd’hui ne fit qu’une soixantaine de morts à San Francisco. Même si la densité de population n’a rien de semblable -elle est plus de dix fois supérieure dans les villes indiennes concernées - rien ne saurait expliquer un tel écart dans le nombre des victimes, sinon la corruption et le manque de considération pour la vie humaine : même les hôpitaux, mal construits, se sont effondrés ! A croire, se disent un grand nombre d’observateurs de ce monde bouleversé, que les communautés humaines ne savent décidément pas tirer les leçons du passé...
En réalité, il faudrait déjà que la notion de « communauté humaine » signifie quelque chose : dans de nombreux cas, la seule « communauté » à laquelle un individu se sent vraiment attaché consiste en un cercle restreint de parents et de proches, une sorte de tribu entourée de millions d’autres. Et lorsque ces dernières se retrouvent pour partager quelque chose, c’est trop souvent parce qu’un danger les menace : on évoque alors la nation et la patrie comme ultime rempart contre l’adversaire. Mais à qui peut-on s’en prendre lorsque cet adversaire est la nature ? Seulement à soi-même ! Et la fâcheuse habitude qu’a l’être humain de ne songer à l’humanité en termes fraternels que lorsqu’un péril le guette ou que la souffrance le fouaille se dévoile dans toute son indécence. Combien de fois faudra-t-il encore que la terre tremble pour que nous apprenions à dépasser, une fois pour toutes, les limites des préjugés, des castes et des frontières ? Hier, le Pakistan était l’ennemi de l’Inde, aujourd’hui, il lui fait parvenir des tonnes de vivres et de médicaments, demain, il redeviendra sans doute son ennemi... Et de même, celui que l’on n’osait pas regarder dans la rue, celui que l’on ne doit pas même toucher devient un respectable compagnon d’infortune lorsqu’il s’agit de déblayer des décombres en quête d’un survivant ou de partager le même bout de couverture pour se protéger du froid. Mais lorsque le confort sera revenu et, avec lui, la routine, ne sera-t-il pas à nouveau un intouchable ?
Oui, la souffrance demeure ce tremplin vers l’essentiel dont l’homme se plaint perpétuellement, mais dont il a énormément de mal à se passer. L’être humain dédaigne, en effet, les causes profondes pour ne s’intéresser qu’aux effets, aux phénomènes qui le fascinent. S’il est fort louable de tendre une main fraternelle à son semblable lorsque le « sort » le frappe d’une façon dramatique, il est tout à fait dérisoire d’en rester là. Nos sociétés tétanisées par le gigantisme de leurs limites et de leurs contradictions n’accomplissent que de petits pas en avant et de petits gestes envers leur prochain : une évolution radicalement insuffisante lorsqu’il devient urgent de s’adapter aux mouvements profonds de la terre.
Geoffroi |