| La compassion a un prix... |
Lundi 29 octobre 2001 |
Il est un pays où l'on se moque de ce que pensent les femmes, où l'on dédaigne leurs désirs et où l'on bafoue constamment leurs droits fondamentaux. Elles y sont considérées, pour ainsi dire, comme des enfants : il leur est interdit de conduire une voiture, de sortir sans être accompagnées par un membre masculin de leur famille ou de se rendre à l'étranger sans une autorisation. Dans la rue, elles font l'objet d'une surveillance étroite de la part du Comité de Prévention du Vice et de Promotion de la Vertu. Une femme enfreint-elle si peu que ce soit le code vestimentaire strict, en usage dans cette contrée, que la voilà conduite au quartier général de la police religieuse : là, elle risque fort d'y être sévèrement battue, emprisonnée durant des semaines sans la moindre explication et soumise à bien d'autres traitements inhumains et dégradants. Des traitements qui, parfois, ne sont rien par rapport à ce que la femme endure au sein de son foyer, tel le viol quotidien par un homme qu'elle redoute et auquel elle a été mariée de force. Et si ce dernier la brutalise, mal lui en prendra si elle compte sur la police pour être protégée. Au minimum, celle-ci lui témoignera la plus totale indifférence. Mais il peut aussi arriver que des policiers la martyrisent à cause de l'affront qu'elle fait à son mari en se plaignant ainsi de son sort...
Curieusement, les Etats-Unis n'ont jamais songé à déverser leurs
chapelets de bombes sur cette nation ou à lui adresser quelques
coups de semonces par missiles interposés. Pourtant, en plus de
la discrimination totale qu'il pratique à l'égard des femmes,
le régime au pouvoir est réputé pour les violations innombrables
des libertés qu'il commet. Son application aléatoire d'une charia,
bâtie sur mesure par le régime pour maintenir la société dans
son immobilisme, constitue une véritable insulte au Coran et une
injure aux autres religions du Livre. De même, la cruauté de ses
lois - décapitation, énucléation, lapidation, mutilation etc.
- fait que cet état ne peut prétendre au rang de "nation civilisée",
si l'on se réfère au débat qui traverse actuellement la communauté
internationale... Pire que tout, le soutien incessant apporté
par les autorités au terrorisme islamique, cause de tant de tourments
pour les démocraties de la planète, devrait logiquement susciter
la furie de ces dernières. Mais il n'en est rien ! La corruption
qui règne au plus haut niveau de ce gouvernement - et qui exaspère
tellement de Musulmans - ne semble irriter personne en Occident.
Et même si ses dirigeants n'ont pas la moindre légitimité et se
moquent des traités et conventions qu'ils ont signés, leur pays
n'en est pas pour autant inscrit sur la liste noire des "états
voyous" (rogue states).
Dès lors, il est conseillé à l'humaniste de se contenter de pleurer sur les souffrances des Afghanes, mais surtout de ne pas s'attarder sur le malheur des femmes de cette impitoyable royaume. Nulle étude ne nous informe quant à leur détresse psychologique, nulles statistiques n'évoquent le taux de suicides les concernant et leurs revendications paraissent devoir rester à jamais ignorées... Qui donc s'intéresse alors à la condition des femmes d'Arabie Saoudite ? Notre capacité de solidarité et de compassion est-elle si limitée que nous parvenons à nous attendrir seulement pour un peuple à la fois ? Peut-être... Mais ce drame humain comporte un autre aspect que l'on peut formuler comme suit : préférons-nous l'amélioration du sort des Saoudiennes ou un prix modéré de l'essence à la pompe ? Voulons-nous l'égalité des droits entre hommes et femmes ou bien la préservation des emplois dans nos usines d'armement ? Oui, en ce qui concerne l'Arabie Saoudite, le problème se pose bien ainsi puisque ce pays assure l'approvisionnement des Etats-Unis en pétrole à bas prix et qu'il lui achète des armes à hauteur de plusieurs milliards de dollars chaque année. Et nous savons bien qu'un dilemme comparable dérange toutes les démocraties occidentales, chacune dans le jeu complexe des relations particulières qu'elle noue sur la scène internationale.
Il faut donc en convenir : la compassion nous coûte de l'argent,
elle a un prix. Et si nous jetons nos bombes sur une contrée plutôt
qu'une autre, c'est simplement parce que nous n'avons rien à y
perdre, mais tout à y gagner. Les Taliban auraient-ils passé des
contrats permettant aux pays riches de profiter de leur situation
stratégique pour l'utilisation des richesses régionales qu'ils
jouiraient aujourd'hui du respect et de la complicité silencieuse
des puissances occidentales. Il y aurait même des milliardaires
taliban aux tables de nos casinos. Bien sûr, il est heureux que
l'Occident n'ait jamais eu l'idée de bombarder l'Arabie Saoudite
pour en chasser les dictateurs et nous aimerions que cela n'ait
jamais lieu, quelles que soient les circonstances ou les nations
mises en cause. Cependant, que ceux qui martyrisent les peuples
innocents n'essayent pas de nous faire croire qu'ils sont capables
de la moindre compassion : celle-ci, lorsqu'elle ne nous coûte
rien, est sans valeur. Elle n'est qu'un vernis d'affliction à
l'usage des médias. La véritable compassion, elle, demande toujours
que l'on donne de soi, que l'on déchire un pan de son vêtement
pour en couvrir autrui.
Geoffroi |