| Aveuglement et soumission |
Mardi 29 mai 2001 |
Le président indonésien a décrété hier des mesures de maintien de l'ordre, menaçant son pays du chaos si ses adversaires parvenaient à l'éloigner du pouvoir. Actuellement sous le coup d'une procédure de destitution pour corruption et incompétence, Abdurrahman Wahid joue ainsi ses ultimes cartes dans un duel qui l'oppose à sa vice-présidente, Megawati Soekarnoputri. Cette dernière, forte du soutien d'une majorité de parlementaires, compte bien se retrouver à la tête de l'état dans les semaines à venir et n'a même pas daigné répondre à l'offre de Wahid de partager le pouvoir. Alors que des milliers de partisans du président provoquent des émeutes en divers endroits de l'Indonésie, la question reste donc posée de savoir si l'homme qui devait conduire son pays vers davantage de démocratie, va finalement recourir à la force pour protéger sa position...
Quoi qu'il en soit, il est peu probable que les militaires le suivent dans cette voie : un grand nombre d'officiers considère la fille de l'ancien président Soekarno comme mieux à même d'éviter l'éclatement de la nation, en proie à de fortes poussées séparatistes. En revanche, il est difficile de prévoir quelle sera la réaction de la rue, aussi bien dans le cas où la loi martiale serait promulguée que si Abdurrahman Wahid était destitué : une flambée de violence entre supporters de l'un ou l'autre camp demeure parfaitement possible. Quelle que soit l'issue de cet affrontement, la démocratie n'en sortira pas renforcée, bien au contraire. Dans tous les cas de figure, l'armée ne peut qu'accroître son influence au sein de l'état, imposant facilement sa vision autoritaire et nationaliste à un pays passablement déstabilisé et profitant de la faiblesse de ses institutions pour prospérer.
Aujourd'hui, l'Indonésie démocratique a bien du mal à trouver un politique en qui s'incarner solidement. Elle passe ainsi d'un homme malade et inconstant - Wahid est aveugle et a subi deux attaques cérébrales - à une femme réputée pour sa soumission à l'armée : il y a donc peu d'espoir que la promotion des droits humains et le respect des libertés fondamentales tiennent à présent le devant de la scène... Pourtant, cela est d'une importance d'autant plus vitale que le pays connaît une sérieuse crise économique et de très graves conflits ethniques et religieux. Et si l'on considère avec quelle cruauté l'armée indonésienne s'est acharnée à réprimer les indépendantistes du Timor Oriental, on peut craindre le pire pour les populations civiles des différentes îles tentées par la sécession (Irian Jaya, Aceh...). A ceux qui prétendent que c'est aux indonésiens qu'il revient de déterminer leur futur, il convient de rappeler qu'en matière de droits humains, les frontières n'existent pas : si le pouvoir peut changer de mains, il ne doit jamais avoir pour conséquence une régression des droits des citoyens qui sont, avant tout, des membres de la famille humaine. Tant qu'un pouvoir législatif international et indépendant des états n'aura pas été instauré pour garantir le respect des droits fondamentaux des personnes, les individus seront les éternelles victimes de l'aveuglement et de la soumission.
Geoffroi |