| Machine à tuer |
29 décembre 2000 |
Le Prix Olof Palme, du nom de l’ancien premier ministre suédois assassiné en 1986, vient d’être décerné à Bryan Stevenson, fondateur de l’association humanitaire Equal Justice Initiative (EJI) qui défend les condamnés à mort en Alabama. Dans son communiqué, le responsable de la Fondation Olof Palme a indiqué que « Bryan Stevenson était un courageux représentant des hommes et des femmes du monde entier qui maintiennent infatigablement que le droit à la vie ne peut être contesté et que la peine de mort est une forme ultime de torture. » Avec ses collègues avocats, Bryan Stevenson a sauvé la vie de 67 personnes condamnées lors de procès inéquitables dans cet état des Etats-Unis où les juges jouissent d’un pouvoir exorbitant : celui d’imposer la peine capitale contre l’avis même du jury.
La reconnaissance internationale dont bénéficie aujourd’hui EJI permet de mettre en lumière la véritable perversion qui prévaut dans le système judiciaire de l’Alabama et que les faits suivants résument de façon dramatique : en 1998, par exemple, 50 % des condamnés à mort étaient âgés de 19 ans et moins ; par ailleurs, près du tiers des personnes de race noire et de sexe masculin est privé de ses droits civiques ; enfin, un grand nombre de détenus des couloirs de la mort ne sont pas représentés sur le plan juridique, tout simplement parce que les avocats appointés par la cour le sont à un taux ridiculement bas. En d’autres termes, nous avons affaire à un système qui n’est rien d’autre qu’une machine à tuer dont les cibles privilégiées sont les jeunes, les noirs et les pauvres. En matière d’exécution des mineurs, il faut se rappeler que les Etats-Unis font partie du club très restreint des pays qui exécutent des enfants avec l’Iran, le Yémen, le Nigeria etc. Avec un taux de 8 % de mineurs dans les couloirs de la mort, l’Alabama parvient même à dépasser le Texas qui en a « seulement » 5 %... La discrimination raciale qui caractérise le système judiciaire américain atteint, dans cet état sudiste, des sommets impressionnants : « 65 % des meurtres enregistrés chaque année en Alabama concernent des victimes de race noire, nous indique EJI, et pourtant, 80 % des prisonniers en attente d’être exécutés ont été condamnés pour le meurtre d’individus de race blanche... » Des statistiques qui se passent de commentaires, de même que les témoignages, accumulés par EJI, montrant les conséquences d’une justice où les défenseurs sont sous-payés et aucunement préparés à faire face à des procès où la vie de leur client est en jeu : beaucoup d’avocats ne se donnent pas la peine de faire comparaître des témoins ou même d’élaborer une défense, lorsqu’ils ne sont pas, tout bonnement, du côté de l’accusation.
Des innocents, il y en a un nombre alarmant dans les couloirs de la mort de l’état d’Alabama, nous informe l’association de Bryan Stevenson. Et des individus condamnés à la peine capitale pour le vol d’un vélo, cela existe aussi ! Tempêter et s’indigner ne sert à rien si cela n’est pas suivi d’actions concrètes comme d’écrire aux autorités de cet état, apporter un soutien financier à Equal Justice Initiative, entrer en contact avec des détenus afin de leur apporter un indispensable soutien moral... Peut-être faut-il même envisager des méthodes plus radicales afin de rappeler les responsables politiques et économiques de cet état à leurs devoirs en ce qui concerne le respect du droit à la vie : nous ne pouvons, en effet, devenir les complices d’un système qui viole les droits fondamentaux de la personne en le finançant, plus ou moins indirectement, par les produits que nous achetons ou l’argent que nous dépensons lorsque nous séjournons en Alabama ou dans tout autre état promoteur de la peine de mort. Bien entendu, il importe au plus haut point de ne pas commettre d’injustice à l’égard des individus, en conservant en permanence à l’esprit que le combat contre la peine de mort est une lutte à caractère éthique dont les piliers sont le respect scrupuleux des droits humains et l’engagement en faveur de la fraternité. Mais nous ne saurions laisser cette machine à tuer continuer son œuvre de destruction.
Geoffroi |