| Un autre islam |
28 décembre 2000 |
Les musulmans indonésiens, comme près d’un milliard de leurs frères et sœurs dans le reste du monde, célébraient hier la fin du Ramadan, avec la crainte d’être la cible d’attentats analogues à ceux ayant frappé les chrétiens, le soir de Noël. Des bombes avaient, en effet, explosé devant plusieurs églises chrétiennes de l’archipel au moment où les fidèles assistaient à la messe de minuit, faisant une quinzaine de victimes et plus de cent blessés. Le président Abdurrahman Wahid, un musulman modéré, a vigoureusement condamné ces actes terroristes qui visent, selon lui, à réveiller les haines entre les communautés dans le but de déstabiliser la démocratie naissante en Indonésie. Les dirigeants islamiques ont présenté leurs excuses à la population chrétienne pour n’avoir pas su la protéger, tandis que les évêques catholiques et protestants appelaient à l’apaisement et au pardon. Les partisans de l’ancien régime de Suharto et les militaires sont, une fois de plus, montrés du doigt comme les instigateurs des violences qui défigurent le pays.
Jusqu'à présent, les affrontements interreligieux ont fait environ 5 000 morts ces dernières années, notamment sur les îles Moluques où les milices fondamentalistes islamiques ont régulièrement massacré les chrétiens qui refusaient de se convertir. A la base de l’hostilité entre les communautés se trouvent des motifs essentiellement politiques et économiques que les forces opposées au pouvoir actuel tentent de raviver : la minorité chrétienne d’origine chinoise a longtemps été privilégiée, occupant les postes importants dans le monde des affaires et au gouvernement, tandis que la majorité, de confession musulmane, était reléguée dans les basses couches de la société. Ces clivages demeurent aujourd’hui suffisamment forts pour être utilisés comme leviers de déstabilisation du régime par les partis musulmans extrémistes qui rêvent d’instaurer la sharia, des politiciens corrompus soucieux de conserver leurs privilèges et des militaires transformés en « businessmen ». Le gouvernement n’ayant pas réussi à juguler la crise économique, pas plus qu’il ne parvient à rendre la justice indépendante, le mécontentement et l’intolérance ébranlent régulièrement ses fragiles fondations. Et, vu de l’occident, les poussées de fièvre que connaît l’état indonésien semblent devoir lui conférer les traits sombres adoptés par la junte militaire birmane ou la face défigurée de l’islam afghan...
Mais l’Indonésie possède un autre visage qu’il nous appartient de découvrir : celui d’un peuple qui cherche, à travers sa foi musulmane, à bâtir une société basée sur davantage de fraternité et de justice sociale. Parmi les 90 % d’adeptes de l’islam, nombreux sont ceux - surtout dans la jeunesse - qui voudraient que la religion joue un plus grand rôle, sans pour autant lui remettre les clés du pouvoir. En somme, il existerait un islam moderniste à l’indonésienne, ouvert à l’occident et à une globalisation respectueuse de l’être humain, capable de fonctionner de pair avec la démocratie. A l’heure actuelle, cette vision islamique de la société s’exprime tout spécialement dans la lutte contre la pauvreté, par la création d’organismes de micro-crédit qui permettent aux plus démunis d’obtenir des prêts que les banques traditionnelles leur refusent : c’est ainsi que, depuis une dizaine d’années, une véritable économie parallèle est en train de se développer qui apporte enfin une réponse à la corruption endémique. On ne peut donc que souhaiter l’expansion de cet islam modéré et moderne face aux forces obscurantistes à l’œuvre en Indonésie. Son succès, dans ce pays peuplé de plus de 200 millions d’habitants, constituerait un puissant modèle pour les autres nations musulmanes et, peut-être, un exemple à suivre et à adapter pour les pays développés : musulman, chrétien, bouddhiste ou athée, peu importe, en effet, pourvu que notre idéal prenne sa source dans un humanisme authentique.
Geoffroi |