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L'ordre des choses
Vendredi 27 avril 2001


En déclarant que les Etats-Unis utiliseraient la force, si nécessaire, pour défendre Taiwan, George Bush a provoqué la colère des autorités de Pékin. Et même si le président a tenté par la suite d'adoucir sa position, son franc-parler vient dégrader un peu plus les relations entre les deux géants, déjà tendues à l'extrême depuis l'affaire de l'avion espion et les récentes ventes d'armement au gouvernement de Taipei. Au cours des dernières décennies, l'administration américaine s'était employée à entretenir l'ambiguïté quant à son attitude en cas d'invasion de Taiwan par la "mère-patrie". Elle s'était même prononcée en faveur de la politique d'une "Chine unique" menée par le régime chinois, tout en dissuadant les Taiwanais de déclarer l'indépendance. Aujourd'hui, si les propos de George Bush viennent maladroitement culbuter les règles de la diplomatie, ils relèvent toutefois de la bévue et ne doivent pas être interprétés comme un changement profond dans la politique américaine. En revanche, ils constituent une excellente occasion de rappeler quelques vérités en matière de libertés fondamentales...

Le nouveau président américain est réputé pour ses gaffes monumentales et celle-ci, assurément, en fait partie : faire perdre ainsi la face aux dirigeants de la Chine, c'est mettre en danger des millions d'hommes et de femmes, tout en causant de sérieuses difficultés aux modérés au sein du gouvernement chinois. Cependant, la politique équivoque conduite par les Etats-Unis depuis plus de vingt ans est, elle aussi, responsable du climat lamentable qui prévaut actuellement. On ne saurait transiger, en effet, avec le célèbre - et constamment bafoué - droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. De sorte que laisser planer le doute sur un sujet aussi vital ne prend pas sa source dans une volonté authentique d'apaisement, mais dans un déplorable calcul motivé par le profit. Ce ne fut jamais par souci de promouvoir les droits humains que les pays développés se sont montrés si conciliants avec Pékin, mais, bien sûr, pour accéder à un vaste marché. De même, si Taiwan bénéficie de la "protection" des Etats-Unis, c'est moins parce que son gouvernement est démocratique, que parce qu'il alloue un budget considérable à ses achats d'armement à l'étranger. Les Tibétains, eux qui n'achètent d'armes à personne, ne jouissent pas du même appui...

Le droit que possèdent, naturellement, les hommes et les femmes de ce monde de décider de leur destin, ne peut faire l'objet d'une quelconque incertitude ou d'un possible marchandage : il revient aux seuls habitants de Taiwan de décider, par un vote, s'ils souhaitent retourner dans le giron de la Chine communiste ou persévérer sur la voie de la démocratie. Ce choix, quel qu'il soit, nécessite qu'une large majorité se prononce en sa faveur pour être valable, vu le caractère historique de l'enjeu. Mais dès lors qu'un nombre conséquent de Taiwanais opteraient pour l'indépendance, il reviendrait aux autres nations de leur garantir la réalisation de leur espérance : une conception que les Etats-Unis et aussi l'Europe auraient dû imposer, depuis longtemps, au sein de l'ONU, au lieu de laisser croire aux faucons du régime chinois que leurs vues sur Taiwan étaient légitimes. Si ce principe crucial des droits humains, qui consiste à empêcher qu'une population soit tyrannisée par une autre, avait été l'objet des soins qu'il mérite eu égard à son caractère sacré, jamais le gouvernement chinois ne se permettrait une telle arrogance par rapport à Taiwan, mais aussi par rapport au Tibet et à tous ceux qui aspirent à la démocratisation de la Chine... En outre, l'Asie n'en serait pas à craindre un déferlement de violence si l'attachement aux droits humains avait été affiché de manière ferme : car c'est la faiblesse qui, toujours, avive la convoitise chez l'injuste.

Il y a dans la civilisation chinoise, ô combien prestigieuse, un sens profond de l'ordre des choses dont nous devrions prendre enfin conscience : si cet ordre n'est pas respecté, l'univers se trouve alors en proie à la dysharmonie. L'évolution récente de l'humanité a montré que les hommes et les femmes n'admettaient plus d'avoir un intermédiaire - fut-il un Fils du Ciel - entre eux et leur destinée, mais qu'ils souhaitaient au contraire décider par eux-mêmes de l'orientation de leur vie. Telle est la donnée historique dont les puissants de la terre ont intérêt à faire leur priorité, sans quoi ils disparaîtront avec la dislocation de l'ancien monde.

Geoffroi Contact


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