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Nuit blanche
Vendredi 26 octobre 2001


« Je n'ai pas l'anthrax ! », a déclaré George Bush après la découverte de bacilles de la maladie du charbon dans les locaux du service postal chargé de traiter le courrier de la Maison Blanche. Cette déclaration, qui se voulait catégorique, fera certainement date dans l'histoire de nos sociétés humaines : elle signale, en effet, leur entrée dans une ère marquée, non plus seulement par la menace nucléaire, mais par le péril insidieux du bioterrorisme. Ainsi qu'on le voit actuellement, il suffit de quelques enveloppes contenant une poudre blanche pour semer la panique dans certaines grandes villes des Etats-Unis, précipiter des dizaines de milliers de personnes dans les pharmacies en quête de l'antibiotique adapté, bouleverser les habitudes de consommateurs devenus subitement moins sensibles à la futilité... Bref, changer la donne économique, politique - et même psychologique - au sein d'une nation pour quelques dizaines de malades et « seulement » trois ou quatre décès. De sorte qu'aujourd'hui se pose une question cruciale à laquelle l'humanité doit répondre aussi lucidement et rapidement que possible : comment faire face à ce nouveau danger et à la peur qu'il charrie ?

Certainement pas en minimisant ni en exagérant le risque que court l'humanité. Mais juste en essayant de s'en faire une idée la plus objective possible à la lumière des faits. Or, ce qu'ils nous disent n'a rien de rassurant : un agent infectieux, susceptible de passer les frontières sans être décelé, peut devenir, une fois cultivé - et parfois modifié génétiquement - une arme redoutable dont le potentiel de destruction est comparable à celle d'un missile nucléaire. En 1998, une étude réalisée par l'armée américaine établissait que la dissémination d'une centaine de kilos de bacilles de l'anthrax, au-dessus d'une ville comme Washington, pourrait causer la mort de plusieurs millions de personnes. De plus, à la différence du nucléaire, la prolifération de l'arme biologique est impossible à limiter et à contrôler : il est extrêmement aisé de produire des agents infectieux bien plus terribles encore que le bacille du charbon, aucune installation sophistiquée n'étant nécessaire... Par ailleurs, il serait utopique de compter s'en protéger par la vaccination systématique des populations : car si l'on met de côté le coût exorbitant que cela constituerait, il faut se rendre à l'évidence qu'un individu ne peut être immunisé contre des dizaines de bactéries différentes.

Nous voici donc mis, une fois encore, en face de nos responsabilités. Plus précisément, celles de nos gouvernements qui n'ont cessé de mettre au point des armes bactériologiques de destruction massive, allant jusqu'à permettre à des dictateurs de se les procurer légalement, comme ce fut le cas pour l'Irak à l'époque où Saddam Hussein bénéficiait encore des bonnes grâces de l'Occident. Et nous voici à présent devant ce phénomène que les experts nomment le « bioterrorisme » : des réseaux malfaisants utilisant contre des populations civiles cette arme aussi terrifiante que facile à mettre en oeuvre, exposant par-là même les peuples de leur pays d'origine à d'épouvantables représailles. Et que pouvons-nous y faire ? Rien. Aucune dissuasion ne peut fonctionner dès lors que des individus sont prêts à sacrifier la vie de leurs semblables, y compris celle de leurs proches. Aucune défense ne peut être absolue, si ingénieuse soit-elle. Aucun médicament ne peut être inventé contre toutes les variantes de ces micro-organismes tueurs lesquels deviennent, en outre, toujours plus résistants. Et comme il n'existe pas de moyen conventionnel pour faire obstacle à ce danger, c'est pourquoi le monde a peur. C'est pourquoi la tentation est grande du repli sur soi, de l'enfermement et de la haine de l'autre.

Alors n'y a-t-il vraiment rien à faire ? Si, pourtant, il existe un moyen. Mais il n'a rien de conventionnel. Il est rarement en usage dans la diplomatie internationale parce qu'il défie les comportements hypocrites habituels. Il se fonde sur le dialogue, l'ouverture à l'autre. Une ouverture honnête prenant en compte l'ensemble des problèmes, la totalité des besoins et des souffrances. Certains penseront peut-être qu'un tel remède tient de l'utopie, ignorant qu'un idéal partagé par un grand nombre de personnes se nomme finalement une réalité... D'autres parleront de propos alarmistes à l'évocation du péril bioterroriste, croyant naïvement qu'un réseau criminel n'oserait pas utiliser une telle arme contre des innocents et pensant également qu'un gouvernement s'abstiendrait de répondre à l'horreur par une attaque nucléaire contre un pays jugé hostile. Mais c'est oublier que des réseaux terroristes ont déjà fait usage d'armes bactériologiques et c'est méconnaître le fait que les grandes puissances ont déjà menacé d'utiliser des missiles nucléaires en cas d'attaques biologiques sur leur territoire. Non, il n'y a pas d'autres alternatives que le dialogue et la compréhension des souffrances d'autrui si nous voulons éviter des tragédies d'une ampleur encore jamais connue.

Et curieusement, c'est un peu ce qui est en train de se passer en ce moment même aux Etats-Unis : l'angoisse qui se répand face au fléau de l'anthrax fait prendre conscience à beaucoup de citoyens du drame que vivent certains de leurs semblables. L'exemple de la mésaventure du géant de l'industrie pharmaceutique allemande, Bayer, est, à ce titre, édifiant. Le gouvernement canadien a, en effet, décidé de s'approvisionner en médicaments génériques pour lutter contre l'anthrax, l'industriel ne pouvant assurer la production demandée et demeurant soucieux de préserver ses marges. Et nombreux sont les politiciens qui pressent George Bush de faire de même, brisant alors le caractère sacré dont jouit le concept de propriété industrielle en Occident. Mieux, ceux qui accusaient récemment l'Afrique du Sud de s'être approvisionnée en copies de médicaments pour lutter contre le SIDA - souvenons-nous du procès mémorable engagé contre Mandela et Mbeki par une quarantaine de multinationales - trouvent normal à présent d'outrepasser les droits de Bayer au nom de la santé publique. « Il s'agit de vie ou de mort », nous dit-on. Comme quoi souffrir conduit parfois à réfléchir... De sorte que l'on peut même espérer que des politiciens finissent par accepter l'idée que la vie d'un Africain ou d'un Afghan a autant d'importance que la vie d'un Américain. Mais qu'il est triste qu'il faille en passer par la souffrance pour saisir les bases de la fraternité. Chercher à comprendre l'autre, telle est la voie qui nous permettra de sortir de la nuit dans laquelle le bioterrorisme voudrait nous entraîner. A nous de faire en sorte que cette nuit blanche tienne sa couleur, non de la poudre mortelle répandue sur notre inconscience, mais de la profondeur de nos remises en question.

Geoffroi Contact
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