| Voiles de moralité |
Vendredi 25 mai 2001 |
A Kaboul, le régime des Talibans
a décidé d'imposer aux non-musulmans le port d'un morceau d'étoffe
jaune afin de faciliter leur identification. La mesure a aussitôt
soulevé l'indignation de la communauté internationale qui y voit
une discrimination intolérable faite aux minorités, laquelle rappelle
"étrangement" les heures les plus sombres de l'histoire encore
fraîche de l'Europe. Cette disposition, qui concerne quelques
milliers d'hindous présents en Afghanistan, achèvera sans doute
de convaincre une large partie d'entre eux de quitter le pays
: une contrée où les femmes sont entièrement voilées, quelle que
soit leur foi, et où la police religieuse force les adultes à
se rendre à la prière...
Bien entendu, les autorités de Kaboul se sont défendues de vouloir
porter atteinte aux libertés des non-musulmans, expliquant qu'il
s'agissait, au contraire, d'un moyen d'assurer leur tranquillité
et leur protection. Mais, pour les défenseurs des droits humains,
ce genre d'arguments a l'air de déjà-vu de ceux qui préfigurent
les génocides... Et considérant la façon dont les Talibans oppriment
la population musulmane, on voit mal ce qui les retiendrait de
massacrer une ethnie minoritaire, dès lors qu'un dignitaire religieux
jugerait leur extermination conforme à la charia. Toutefois, par-delà
les projets sanguinaires de quelques fanatiques mollah, il y a,
à l'évidence, une volonté de certains dirigeants talibans d'exaspérer
l'opinion internationale : le choix d'un "bout de tissu jaune"
n'a rien d'un hasard, alors que le monde entier est encore sous
le choc de la destruction des bouddhas de Bamiyan. Visiblement,
la ligne dure du pouvoir en Afghanistan connaît les points sensibles
des occidentaux et compte bien, en s'y attaquant, diminuer l'espace
politique des modérés du régime.
C'est une pratique courante que d'utiliser les actes ou les réactions
des pays étrangers à des fins de politique intérieure. Après tout,
dans un registre différent, la communauté internationale n'utilise-t-elle
pas le dossier afghan comme un moyen de s'entourer d'un voile
de moralité ? Le gouvernement indien qui, aujourd'hui, compare
les Talibans à des nazis, n'est en rien un modèle dans le domaine
de la tolérance religieuse. De même, Israël, qui a de bonnes raisons
de s'insurger contre le port obligatoire d'une marque discriminatoire
de couleur jaune, viole constamment les standards internationaux
en matière de droits de l'homme. Et le gouvernement américain
qui diabolise Kaboul aujourd'hui, fut l'un des plus fervents supporters
des Talibans... Ainsi, il est facile de s'indigner devant l'anéantissement
d'oeuvres d'art ou de dénoncer un génocide avant qu'il ait lieu
: ce sont là deux actions qui n'engagent à rien. En revanche,
prendre des mesures concrètes pour mettre un terme au martyre
que subit, en ce moment même, la population afghane, tant du fait
de la guerre civile que de la famine, relève d'une tout autre
conscience : une éthique vivante qui n'a besoin ni de se draper
dans un voile de moralité, ni de l'imposer à d'autres.
Geoffroi 
Lectures conseillées :
>> La Maladie de l'Islam - Abdelwahab Meddeb : Si, selon Voltaire, l'intolérance fut la maladie du catholicisme, si le nazisme fut la maladie de l'Allemagne qu'ausculta Thomas Mann, l'intégrisme est, comme le démontre ce livre, la maladie de l'islam. Dans la tradition, l'accès à la lettre - Coran et tradition prophétique - était bien gardé: il fallait obéir à des conditions particulières pour l'interpréter et la faire parler. Mais l'accès sauvage à cette lettre n'a pu être empêché, et il est arrivé maintes fois que l'histoire ait à enregistrer les désastres qu'il a provoqués.
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>> L'Islamisme contre l'islam - Muhammad Saïd Al-Ashmawy, Richard Jacquemond (Préface) : Ce bref essai propose une critique radicale de l'idéologie des mouvements intégristes islamiques contemporains. S'appuyant sur de nombreux rappels historiques et sur une connaissance intime de l'œuvre du Prophète, son auteur bouleverse les idées reçues qui tendent à présenter l'islam comme une religion intrinsèquement totalitaire et intolérante. se fait l'avocat d'un «authentique fondamentalisme» qui se veut à la fois rationaliste, dans sa réflexion juridique et politique, et spiritualiste, dans sa dimension morale et religieuse. Et il montre qu'il est possible de conjuguer islam et démocratie, sharî'a et pluralisme.
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>> Visage volé - Latifa : Le 27 septembre 1996, jour de l'entrée des taliban dans Kaboul, Latifa avait seize ans et des rêves plein la tête. Elle avait hâte de grandir pour devenir journaliste. Malgré la guerre qui sévissait en Afghanistan depuis dix-sept années, elle était plutôt insouciante et heureuse de vivre. A partir de cette date, les écoles ont été fermées et, comme toutes les femmes, Latifa a été humiliée, insultée, obligée de vivre en recluse et de porter le tchadri. Enfermée par un pouvoir monstrueux, elle a vu son existence confisquée. Latifa a fui son pays incognito avec une partie de sa famille. Ce livre est le récit de sa vie sous les taliban, de ses espoirs brisés mais aussi de son combat pour que les femmes afghanes retrouvent leur liberté et leur dignité.
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