| Une affaire de cœur |
25 janvier 2001 |
Le prochain sommet de l’Organisation Mondiale du Commerce se tiendra à Doha, capitale de l’état du Qatar au début du mois de novembre. C’est la décision que viennent de prendre les membres de l’OMC, déclenchant aussitôt les protestations des organisations humanitaires. En effet, le Qatar ne reconnaissant pas le pacte international sur les droits civils et politiques, il y a peu de chances pour que les associations et les individus désireux d’exprimer leur opposition au nouvel ordre économique mondial puissent manifester dans les rues : le gouvernement l’interdit. Le choix de Doha pourrait surprendre, eu égard à la morosité de la ville et à son insuffisance en infrastructures hôtelières pour accueillir les milliers de délégués venus du monde entier. En fait, depuis les événements de Seattle, aucune nation ne veut prendre le risque d’organiser un tel sommet et de devoir alors tenir compte des revendications d’une société civile qu’elle s’emploie ordinairement à ignorer, voire à museler...
Aux yeux de n’importe quel défenseur des droits humains, le choix du Qatar par les dirigeants de l’OMC s’apparente à une provocation. Il s’agit plus exactement d’une stratégie d’enfermement d’une organisation habituée à travailler dans l’opacité et exclusivement soucieuse de développer le commerce international entre les états, au bénéfice des pays les plus industrialisés. Comme le souligne un document publié sur le site Internet de l’OMC et consacré à la transparence externe, « bien qu’un certain nombre de délégations estiment qu’il serait possible d’intégrer les organisations humanitaires dans le travail de l’OMC, beaucoup d’autres mettent l’accent sur le caractère intergouvernemental de cette dernière... » Autrement dit, l’introduction d’un minimum d’humanité au sein des discussions économiques et commerciales n’est toujours pas à l’ordre du jour. Au contraire, l’on peut se demander si l’intention des pays riches n’est pas, tout simplement, d’ignorer les critiques et de faire apparaître les mécontents comme des marginaux violents, en les poussant à la faute lors de manifestations sévèrement réprimées. Précisément, c’est aujourd’hui même que débute le Forum Economique Mondial de Davos qui réunit des milliers de politiciens et d’hommes d’affaires. A cette occasion, les autorités suisses ont décrété une interdiction unilatérale de manifester. Là encore, une telle mesure ne peut que radicaliser la tension entre les tenants de la globalisation capitaliste et leurs opposants, créant alors un sol fertile pour des explosions de violence et de haine.
Le problème qui se pose donc aujourd’hui aux défenseurs des droits humains et aux promoteurs de la fraternité est le suivant : face au pouvoir démesuré des milieux financiers et dans une partie qui semble jouée d’avance, quelle attitude est la plus susceptible de faire évoluer les mentalités ? Pour y répondre, certaines ONG acceptent de dialoguer avec les sociétés transnationales, au risque d’être récupérées et de servir d’alibi dans des opérations de pure propagande, tandis que d’autres s’opposent à toute forme de coopération et prônent la confrontation directe, laquelle débouche immanquablement sur des débordements inacceptables... Mais le citoyen ordinaire est assez peu présent dans ce débat pourtant vital parce qu’il n’en discerne pas concrètement les enjeux. Bref, si le reproche légitime que nous pouvons faire aux partisans du libéralisme sauvage est de manquer d’humanité, il serait également bon que nous en introduisions davantage dans la façon dont nous défendons les plus nobles causes : cela consisterait tout simplement à permettre aux individus de s’engager ponctuellement dans des actions tangibles en faveur de leurs semblables, des actes où le cœur intervient et non l’intellect ou le portefeuille. C’est seulement lorsque la question de la globalisation économique sera perçue par chaque individu comme ce qu’elle est, d’abord une affaire de cœur, que les choses changeront pour de bon.
Geoffroi
Lectures conseillées :
>> OMC, le pouvoir invisible - Agnès Bertrand, Laurence Kalafatides : Une source d'informations particulièrement éclairantes sur les enjeux de la crise actuelle et les menaces que l'OMC fait peser sur notre avenir. Dans un style limpide, Agnes Bertrand, philosophe de formation et écologiste engagée, nous fait vivre de l'intérieur le fonctionnement de l'OMC, son évolution récente et son implication sur le quotidien de chacun d'entre nous. Malgre l'opacité de ce qui est pourtant devenu l'institution la plus puissante au monde, l'auteur met clairement en évidence les intérêts qu'elle sert aujourd'hui, son implacable logique et quel est le sens d'une action que les citoyens peuvent mener à son encontre. Un livre a faire partager au plus grand nombre.
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>> No logo : La Tyrannie des marques - Naomi Klein, Michel Saint-Germain (Traduction) : le nombre augmente de ceux qui prônent l'urgence d'une mobilisation vigilante, et qui dénoncent les abus commis par les grandes sociétés. Venant de partout, ils se rencontrent, se regroupent et s'organisent sur l'Internet : ils veulent récupérer l'espace, la rue, la forêt dont on les a privés, ils réclament des emplois et des conditions de travail décents, un partage plus équitable des énormes bénéfices des multinationales, ils refusent d'acheter des produits pour lesquels d'autres, à des milliers de kilomètres de chez eux, paient le tribut de la sueur et parfois du sang. Ce nouveau militantisme, reflet de la pluralité sociale et ethnique de bon nombre de pays, a déjà gagné des batailles contre les logos mastodontes. Les événements de Seattle ou de Prague l'ont prouvé : il est encore temps de dire non à la tyrannie des marques.
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