| Femmes en marche |
25 octobre 2000 |
Hier, à New York, les femmes ont, pour la première fois, été admises à la « table de la paix » lors d’un débat organisé par le Conseil de Sécurité et conduit par Noeleen Heyzer, directrice de l’UNIFEM (Fonds de Développement des Nations Unies pour les Femmes). Partant du fait que les femmes, et les enfants dont elles ont la charge, constituent 75 % des quarante millions de réfugiés de la planète, les Nations Unies ont - enfin ! - estimé nécessaire d’être plus attentives à leurs problèmes spécifiques et de leur permettre de participer davantage à l’édification de la paix. Ainsi, la Namibie a présenté une résolution prévoyant une formation spéciale du personnel de l’ONU chargé des missions de paix, concernant les droits et les besoins des femmes. Ce projet inclut également un système de représentation égalitaire des hommes et des femmes à tous les niveaux de décision, s’agissant de règlement des conflits. Alors que la Marche Mondiale des Femmes vient récemment de prendre fin, expression d’un incroyable mouvement de solidarité internationale, qui pourrait, en effet, admettre que sur les 61 représentants de l’ONU engagés dans des négociations de paix, pas un seul d’entre eux ne soit une femme ?
Ce sont pourtant bien les femmes qui payent le plus lourd tribut lors d’un conflit. Victimes des mêmes violations de leurs droits que les hommes (torture, mutilation, enlèvement, trafic, déplacement forcé, mort), elles sont des cibles de plus en plus privilégiées par les combattants dont le but n’est pas seulement d’éliminer leur ennemi, mais de provoquer l’anéantissement de la société adverse : le viol constitue ainsi une arme de choix en ce domaine. Une enquête effectuée par des personnalités internationales relativement au génocide rwandais révèle, par exemple, que pratiquement toutes les survivantes âgées de plus de 12 ans ont été violées... De même, à propos de l’ex-Yougoslavie, l’étude de Graça Machel traitant de l’impact des conflits sur les enfants avance le chiffre de 20 000 viols. Pourtant, lorsqu’arrive le moment des négociations, il est fréquent que les femmes ne soient pas du tout représentées. Lors des accords de paix de Dayton, il n’y en avait pas pour évoquer le sort des femmes bosniaques. Et il en est ainsi pour quasiment chaque conflit, de sorte que les besoins des femmes sont largement ignorés, qu’il s’agisse d’accès aux soins de base, de justice pour les torts subis, d’assistance économique etc.
Mais la question de la sous-représentation des femmes dans les négociations de paix - et, plus généralement, dans l’élaboration de la paix - ne constitue pas une honte pour la seule raison que les droits des femmes se retrouvent bafoués : c’est aussi parce que la vision de la paix qu’elles développent, de par la discrimination qu’elles endurent, est indispensable à l’apaisement des tensions, à la protection des victimes, bref, à la réconciliation et à l’évolution pacifique des sociétés. Certes, les femmes engagées dans l’activisme en faveur des droits humains sont les premières à déclarer que toutes les femmes ne sont pas, bien évidemment, des porte-parole de la paix. Il ressort cependant que la manière dont elles abordent des négociations est généralement plus pragmatique, moins empêtrées qu’elles sont dans des préoccupations historiques ou idéologiques et, de même, moins soucieuses de leur carrière politique... Les raisons en sont simplement qu’elles ont souvent obtenu leur fonction - au sein d’un parti ou d’une organisation humanitaire - grâce à leur seule compétence, et non à la suite d’intrigues : dans un monde fait par des hommes, elles ont payé le prix de leur crédibilité. Et de même, les femmes qui, à la base, s’engagent en faveur de la paix, savent très bien de quoi elles parlent, devant leur ténacité à leurs souffrances.
Aujourd’hui plus que jamais, il est vital d’œuvrer en faveur d’une représentation égalitaire entre hommes et femmes au niveau des instances internationales. Pourquoi ? D’abord parce que cela est juste, et, ensuite, parce que la paix véritable ne peut évidemment se faire sans elles : l’exclusion que connaissent les plus humbles n’est-elle pas l’exact reflet de la discrimination subie au quotidien par les femmes ? Et, pareillement, leur volonté de disposer d’elles-mêmes sans contrainte ne traduit-elle pas précisément ce désir irrépressible des peuples de choisir librement leur destin ?
Geoffroi |