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Le Temps d'un Rêve
25 septembre 2000


La victoire éclatante de Cathy Freeman lors de la finale du 400 mètres, aux Jeux de Sydney, aura-t-elle un impact sur le sort dramatique de la population aborigène ? Nul ne peut le dire aujourd’hui. Déjà, lorsque la vedette de l’athlétisme international reçut le privilège d’allumer la flamme olympique, il était difficile de savoir si ce geste consenti par les autorités, fut motivé par un esprit de réconciliation ou bien, au contraire, pour donner au monde entier l’image usurpée d’une Australie où régnerait l’harmonie entre les races... Récemment, à la suite d’un rapport critiquant fortement la politique de son gouvernement à l’égard de la minorité aborigène, le premier ministre John Howard annonçait son intention de restreindre les visites des inspecteurs des droits de l’homme mandatés par les Nations Unies : une décision qui témoigne de la difficulté d’une grande partie des australiens à regarder leur histoire en face.

Une histoire où plane l’ombre d’un génocide n’est, en effet, pas agréable à contempler. C’est à la fin du XVIII ème siècle que débute la colonisation britannique qui causera la dépossession progressive des terres des aborigènes au profit des nouveaux arrivants, les massacres de dizaines de milliers de personnes et la mise en place de lois discriminatoires. En 1933, pourtant, une législation fut adoptée qui permit aux premiers habitants de l’Australie de faire valoir leurs droits et de reprendre ainsi possession de certains territoires : une loi que le gouvernement conservateur actuellement au pouvoir s’est empressé de rendre caduque. Mais les souffrances du peuple aborigène ne se sont pas arrêtées là. Le débat sur le droit à la terre a cédé la place à la question majeure des « enfants volés » : depuis le XIX ème siècle jusqu’aux années 70, plus de cent mille enfants aborigènes à la peau claire ont été enlevés à leurs parents et placés dans des institutions religieuses qui brisèrent les ultimes liens qu’ils conservaient avec leur passé. Il s’agissait, en somme, de l’assimilation forcée d’enfants représentant un danger aux yeux de l’état du simple fait de leur origine, entreprise à long terme qui fut toujours présentée comme ayant pour finalité l’intérêt des enfants eux-mêmes...

Aujourd’hui, les aborigènes ne représentent plus que 2% de la population de l’Australie : une population qui connaît un taux de chômage cinq fois supérieur à la moyenne nationale et vit dans des conditions désastreuses, tant sur le plan de la santé que sur celui de l’éducation ; des hommes et des femmes dont les droits sont constamment violés et auxquels on reproche de vivre aux dépens de la sécurité sociale ! En outre, ces dernières années, le climat entre les deux communautés s’est détérioré : de nombreux australiens craignent, en effet, que les aborigènes n’obtiennent un jour une compensation financière pour les torts qu’ils ont subis, voire même, la restitution de certaines terres. Et c’est ainsi que leurs revendications légitimes font les choux gras de l’extrême droite.

Alors, la médaille d’or de Cathy Freeman contribuera-t-elle à la réconciliation ? Peut-être. A condition que les détenteurs du pouvoir veuillent bien se pencher sur la culture aborigène : ils y trouveront alors une richesse qui leur fait grandement défaut : celle qui consiste à ne rien s’approprier. Les aborigènes se considèrent ainsi comme les gardiens des territoires qu’ils occupent - et non comme les propriétaires - parce que, pour eux, chaque rocher, chaque arbre, chaque animal est sacré, habité par un esprit ancestral issu du Temps du Rêve. Cette humilité et cette foi, qui leur ont permis de vivre en symbiose avec leur environnement depuis plus de 30 000 ans, manquent cruellement aux sociétés comme les nôtres. Pourtant, il est si vrai que nous ne possédons rien de matériel de façon définitive et que seule notre dignité, indissociable du respect que nous avons pour autrui, est faite pour durer ! Dès lors, faisons en sorte qu’elle persiste plus longtemps que les quelques secondes nécessaires pour courir un 400 mètres et qu’elle se poursuive même au-delà du temps d’un rêve...

Geoffroi Contact


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