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Encore et toujours
Mardi 24 avril 2001


"Quand un jeune arrive pour la première fois en prison, s'il a de l'argent et qu'il n'est pas un bagarreur, voici la formule pour survivre : ne fais confiance ni aux gardiens, ni aux détenus ; ne parle pas de ton histoire, de ta famille ou de ton procès... Ne partage rien. Ensuite, évite d'avoir l'air efféminé dans ton allure, tes paroles ou tes actes. Laisse-toi pousser la barbe, mais garde les cheveux courts et les ongles ras afin d'éviter d'être pris pour une victime potentielle..." Tels sont les propos d'un détenu du Mississippi, cités dans le dernier rapport de l'organisation humanitaire Human Rights Watch traitant des viols entre hommes dans les prisons américaines : une étude menée sur trois ans et décrivant, pour la première fois, l'ampleur d'un fléau qui touche, aux Etats-Unis, plus de 20 % de la population carcérale de sexe masculin...

Dès son arrivée en prison, un nouveau venu est l'objet de tous les regards. S'il paraît impressionné ou craintif, s'il semble fragile physiquement ou porte les cheveux longs, ses compagnons de cellules tenteront de le subjuguer. Ce sera un paquet de cigarettes que l'on offre, mais qui deviendra par la suite une dette dont il faut s'acquitter. C'est un lien d'amitié que l'on essaye de créer, qui se transformera en une obligation de se soumettre aux exigences sexuelles, de peur d'être battu ou même tué. Pour certains, les choses ne se passent pas aussi facilement : des gangs se font ouvrir les portes des cellules et violent leurs victimes en toute impunité, les gardiens ayant été soudoyés pour quelques dollars. Dans de nombreux centres de détention, la règle inavouée est véritablement "violer ou être violé". Celui qui se bat gagnera peut-être le respect des autres ou bien quelques années supplémentaires en détention s'il a blessé son agresseur, quant à celui qui se laisse faire, il sauvera peut-être sa vie... Rien n'est certain parce que l'arbitraire et l'indifférence la plus absolue de la part des autorités américaines recouvrent ce drame quotidien. Certains prisonniers sont morts après avoir été violés et torturés, quelques semaines seulement après leur incarcération ; d'autres vivent le martyre de l'esclavage sexuel permanent, obligés d'avoir une multitude de "partenaires", passant de mains en mains pour un tube de dentifrice ou un déodorant et effectuant les tâches les plus dégradantes pour leurs "maîtres". Un univers que l'on voudrait reléguer dans quelques mauvaises séries télévisées, mais qui se rappelle à nous avec force, parce qu'il concerne, plus ou moins, tous les régimes pénitentiaires du monde.

"L'inverse de la compassion n'est pas la haine, déclare l'un de ces détenus, c'est l'indifférence". Voilà, sans doute, l'une des leçons à retenir de ce rapport tragique, dépeignant avec exactitude l'enfer que vivent quotidiennement des centaines de milliers d'êtres humains, un enfer auquel ils ne peuvent échapper que par le suicide. "La justice m'a condamné à six ans de détention dans une prison du Texas, mais pas à être battu tous les jours, violé sauvagement et torturé mentalement jusqu'à vouloir mourir", écrit encore l'un d'eux. Vraiment, lequel d'entre nous manquerait de lucidité au point de prétendre qu'il ne deviendrait pas lui-même un criminel, s'il était contraint à de tels traitements ? Et pouvons-nous alors tolérer que nos sociétés produisent de telles usines à faire des malheureux, des malades et des tueurs ? Depuis des siècles, il semble bien que oui. A cause de cela, nous qui ne sommes pas emprisonnés, nous nous sentons pourtant impuissants devant tant de souffrances, alors que les solutions sont simples et que les moyens sont là ! Mais l'indifférence finit par priver l'être humain de toute volonté : elle le maintient dans le cachot du fatalisme et, sans qu'il ne sente rien, le viole encore et toujours.

Geoffroi Contact


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