| De
l'hypertrophie |
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Samedi 24 mars 2001
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Les ministres de l'Union Européenne sont réunis depuis hier à Stockholm, en Suède, avec pour objectif d'engager les réformes qui devraient permettre à l'Europe de devenir la puissance économique la plus dynamique du monde d'ici 2010. Ce pari ambitieux, lancé l'année dernière lors du sommet de Lisbonne, exige de chaque pays une large ouverture de ses marchés à la concurrence, ce qui ne va pas sans générer quelques réticences... Du coup, de l'avis des technocrates, l'Europe se libéralise trop lentement du fait d'une insuffisance de volonté politique de la part de ses décideurs et d'un certain manque d'intérêt de la population pour la nouvelle économie. L'esprit pourtant absorbé par ces sujets fort préoccupants, les ministres européens ont tout de même trouvé le temps d'évoquer la Tchétchénie avec Vladimir Poutine et de témoigner leur absolu soutien au président de la Macédoine...
Sans doute les étudiants en histoire qui, au siècle prochain, se pencheront sur l'époque actuelle, considéreront-ils ce genre de sommet avec commisération. Il y a, en effet, de quoi être stupéfait par la façon dont les européens s'y prennent pour créer de l'union. Autant il est question, lors de leurs conférences, de la nécessité de changer profondément les structures de nos sociétés, autant on distingue mal quelle motivation, autre qu'économique, en est à l'origine. C'est bien sûr parce qu'il n'y en a pas. Pourquoi un sommet à vocation essentiellement économique irait-il d'ailleurs chercher autre part qu'en lui-même sa propre justification ? Tout simplement parce que son champ d'action recouvre une grande part de la vie humaine et qu'il est clair pour un grand nombre d'individus que la réussite ne se résume pas au travail, que la richesse n'est pas que matérielle et que l'être humain peut aspirer à un accomplissement personnel qui lui fasse dépasser le simple statut de consommateur... En d'autres termes, la réalité économique n'a pas de substance sans l'aspect humain. De sorte que si, par exemple, l'Europe est perçue comme à la traîne en matière d'innovation et de recherche dans les technologies d'avant-garde, ce n'est pas seulement parce que l'investissement est insuffisant dans ces secteurs : c'est aussi parce que la création et l'esprit d'entreprise ne se satisfont pas des seuls engrais de l'opulence et du succès pour se développer.
De nos jours, il est demandé aux organisations humaines de modifier radicalement leurs structures, sans autre raison que de sacrifier à l'autel de la sacro-sainte croissance économique. Et c'est un peu comme si nous nous laissions transporter par des véhicules pourvus d'un moteur mais auxquels il manquerait la direction, leur raison d'être n'étant pas de conduire leurs occupants là où ils souhaitent se rendre, mais d'aller n'importe où le plus vite possible, pourvu que l'on déploie pour cela un maximum d'énergie. Et c'est sans doute cette débauche d'efforts pour arriver nulle part qui fait croire à certains que ce périple a un sens, alors qu'il n'est rien d'autre qu'un pitoyable voyage autour de soi. Si les nations européennes souhaitent sérieusement jeter les bases d'une union durable, elles ne manquent pas de sujets pour aiguiser leur savoir-faire : le sort du peuple tchétchène constitue un excellent test pour déterminer si elles formeront ou non la puissance la plus dynamique du monde en matière de défense des droits humains, en l'an 2010. Si ce défi ne les intéresse pas, qu'elles n'espèrent pas remporter la palme de la croissance. Tout au plus pourront-elles se délecter d'abriter l'élite la plus aveugle de la planète, laquelle n'aura fait que renforcer son pouvoir en accentuant les injustices : il s'agira alors non pas de croissance mais d'hypertrophie.
Geoffroi |