| Surtout les tripes ! |
Vendredi 23 novembre 2001 |
« L'Afghanistan n'est que le début
de la guerre contre le terrorisme », a déclaré George Bush devant
plusieurs milliers de soldats de la base de Fort Campbell, dans
le Kentucky, laissant entendre que d'autres nations pourraient
bien être les prochaines cibles d'une intervention militaire.
L'on pense évidemment à l'Irak, actuellement au centre des querelles
au sein de l'administration américaine, et dont on sait que son
dirigeant, Saddam Hussein, est la bête noire des autorités de
Washington au moins autant qu'Oussama Ben Laden. Ainsi, certains
« faucons » du gouvernement Bush s'engageraient volontiers dans
une « guerre de libération » de l'Irak, tandis que d'autres conseillers
du Président, plus pondérés, avertissent de l'embrasement qu'une
telle opération pourrait engendrer dans tout le Moyen-Orient.
Et l'on en vient à se demander s'il y a d'autres motivations à
l'origine de cette croisade contre le terrorisme, que les émotions
et les frustrations qui traversent l'élite aux commandes de la
première puissance mondiale...
Il est, en effet, particulièrement difficile de trouver une cohérence à la politique conduite depuis deux mois en matière de lutte contre le terrorisme international. A priori, un esprit raisonnable s'attendrait à ce que le gouvernement américain s'emploie à assurer la stabilité mondiale de façon, au minimum, à éviter que ne se reproduisent sur son territoire des attentats analogues en cruauté à ceux que les new-yorkais viennent d'endurer. Au lieu de cela, il se laisse entraîner par ses vieux démons que sont l'arrogance et l'impérialisme et s'efforce de faire avaler le tout à l'opinion publique internationale à grand renfort de communication et d'esbroufe savamment médiatisée. Son objectif ? Nous faire croire que la violence d'état peut finalement venir à bout du terrorisme. Et pour cela, quelques victoires faciles nous sont jetées à la figure pour bien nous montrer que la force est seule capable de garantir le succès dans ce genre de circonstances. La réalité est, bien évidemment, tout autre.
La destruction des réseaux d'Al-Qaida va-t-elle empêcher la prolifération du terrorisme ? A l'évidence non : les pays ne manquent pas où peuvent s'entraîner des terroristes, y compris le sol américain lui-même. L'arrestation de Ben Laden - si elle a lieu - aura-t-elle un effet dissuasif dans le contexte actuel ? Bien au contraire, elle suscitera de nouvelles et haineuses vocations. Le peuple afghan va-t-il connaître enfin la vraie liberté ? Aux mains des seigneurs de la guerre de l'Alliance du Nord, cela est impossible. Déjà, les témoignages d'exactions affluent qui nous rappellent leur dédain pour les droits humains et préfigurent des affrontements ethniques de grande ampleur. Autrement dit, où sont les succès américains ? Dans les civils tués lors des bombardements ? Dans les centaines de milliers de réfugiés jetés sur les routes et soumis à l'arbitraire du climat ? Dans la « libération » de Kaboul, capitale dont on sait qu'elle est impossible à défendre et que les Talibans ont préféré abandonner sans combattre ? Dans l'aide humanitaire dont les Afghans attendent toujours les premiers convois détournés par quelques chefs de guerre ? Non, il n'y a dans cette opération militaire pas la moindre réussite durable, excepté pour les caïds de l'Alliance du Nord qui en tirent déjà un important bénéfice en terme politique - quant à leur place dans un futur gouvernement - et en terme d'image puisque tout le monde semble avoir oublié que les Nations Unies les considéraient, hier encore, comme impliqués dans le trafic de drogue « jusqu'aux genoux ».
Dans ce gigantesque tableau en trompe-l'oeil, même la guerre menée par les Etats-Unis n'est qu'apparente. Car peut-on parler de guerre lorsque l'on combat par procuration, que l'on bombarde des innocents au lieu de les protéger et que l'on s'efforce de se préserver soi-même aux dépens des autres ? Cela ressemble plutôt à du carnage à distance, ce qui ne nécessite ni courage, ni esprit de sacrifice et ne saurait même pas déboucher sur le respect de l'ennemi. Bref, nous nageons depuis le début de ce conflit dans les eaux troubles de l'apparence : du faux-semblant des discours à l'hypocrisie des méthodes, en passant par le mensonge stratégique dans le but d'épater, une fois de plus, la galerie c'est-à-dire nous, le grand public. De sorte qu'il semble aujourd'hui aux puissants que la foule, impressionnée par les triomphes illusoires, acceptera aisément de nouveaux coups de force. Dès lors, le gouvernement américain et ses alliés se voient déjà comme les libérateurs du peuple irakien, eux qui furent leurs bourreaux - n'oublions pas l'embargo et ses 500 000 victimes selon l'ONU - exactement comme ils se prennent aujourd'hui pour les bienfaiteurs des Afghans, alors qu'ils furent responsables de l'ascension des Talibans...
Comment comprendre une telle inconscience, sinon en constatant
que la géopolitique, telle qu'elle est pratiquée de nos jours,
dépend autant des intérêts économiques des nations que de notre
asservissement aux émotions ? En termes plus familiers, le porte-monnaie
et... les tripes ! Surtout les tripes ! Oui, nous sommes tellement
sensibles à ce qui relève du phénoménal, pour peu qu'il nous pourvoie
en émotions susceptibles de couvrir notre vulnérabilité, que nous
restons perpétuellement focalisés sur le contour des choses et
que, finalement, nous nous satisfaisons de très peu : l'illusion
de la liberté nous convient ; le simulacre de la paix nous suffit ;
la compassion de façade nous valorise. Et comme nous n'avons pas
l'habitude de donner la parole à notre coeur, nous demeurons à
la surface des événements et des êtres. Nous pensons savoir et
comprendre mais notre connaissance des choses, sans profondeur
aucune, est une pâle imitation. Même notre esprit est de synthèse...
Geoffroi
Lectures conseillées :
>> Sur les traces de Ben Laden : le jeu trouble des Américains - Mohamed Sifaoui : Plus de deux années après les attentats du 11 septembre 2001, Oussama Ben Laden est tantôt donné pour mort, tantôt pour blessé. Le chef d'Al-Qaida revient cycliquement sur la scène médiatique pour montrer que lui, son état-major et son organisation n'ont pas été sérieusement affectés par la lutte mondiale contre le terrorisme. Comment expliquer les échecs de la lutte antiterroriste lancée par les Américains, qui ne sont pas seulement dûs à la méconnaissance du phénomène islamiste? Cette enquête menée sur le terrain au Pakistan et en Afghanistan fait ressortir une série d'indices et de témoignages qui montrent que les stratèges de la Maison Blanche ont sciemment « retardé » la neutralisation d'Oussama Ben Laden. Celui-ci se cache depuis plusieurs mois au Waziristân, une zone tribale encerclée discrètement pour limiter les déplacements du chef d'Al-Qaida. Pourquoi? D'abord, la manipulation du danger islamiste est une sorte de culture chez l'administration américaine. Ensuite, parce qu'il fallait absolument renverser le régime irakien avant de neutraliser le chef d'Al-Qaida. Enfin, la décision de « reporter » l'arrestation de Ben Laden est due à des calculs électoralistes. En effet, le 2 novembre 2004 se dérouleront les présidentielles américaines : quoi de mieux que l'arrestation de Ben Laden, quelques semaines auparavant, pour assurer la réélection de Bush ?
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>> Les Coulisses de la terreur - M. Labeviere : Deux mois avant les attentats du 11 septembre, la CIA négocie encore avec Oussama Ben Laden. Puis les Etats-Unis déclenchent les hostilités en Afghanistan. Ils laissent s'échapper le milliardaire saoudien et ses protecteurs, comme ils laissent s'évanouir leurs capitaux dans une jungle financière. Qui sont les complices au cœur même de l'establishment américain ? Aurons-nous bientôt un “Ben Ladengate” ? Pour l'éviter, les idéologues de l'administration Bush inventent une nouvelle guerre froide : la guerre sans fin contre la terreur... Désormais, tous ceux qui ne partagent pas les valeurs du meilleur des mondes selon Washington sont suspectés de soutenir le terrorisme, sinon d'être des terroristes eux-mêmes, agents d'un nouveau complot contre le monde libre et les champions du Bien. Ce complot est baptisé d'un nom générique : Al-Qaïda.
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>> L'Islam mondialisé - Olivier Roy : Olivier Roy, grand spécialiste de l'Afghanistan ainsi que des conflits arabo-musulmans livre un essai éclairant la véritable position de l'islam aujourd'hui et l'influence trop souvent éludée de l'Occident sur les mouvements néo-fondamentalistes. Il démontre que "la radicalisation islamique vient d'Occident". Magistralement, il dévoile les crises du monde musulman qui, asphyxié de l'intérieur, se recompose de l'extérieur en intégrant des schèmas de pensée occidentaux. Il nous présente un islam en pleine mutation, dont les pratiquants affirment de plus en plus une individualisation de leur rapport à la foi et un refus des hiérarchies traditionnelles.
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>> Les Illusions du 11 septembre : Le Débat stratégique face au terrorisme - Olivier Roy : Les attentats de New York et Washington ont-ils véritablement ouvert un nouvel espace stratégique en même temps qu'ils mettaient fin au monde ancien ? Rien n'est moins sûr. Une analyse plus fine des relations entre les Etats-Unis et le monde islamique montre que beaucoup des évolutions qui ont surgi à la conscience collective ces derniers mois étaient déjà à l'œuvre avant le 11 septembre. L'événement a surtout permis de les reformuler dans un langage inédit - celui de la “guerre contre le terrorisme” et de l' “axe du mal” -, d'accélérer certaines décisions politiques et de pointer plus explicitement les enjeux et la complexité des relations entre Etats-Unis, Islam et Europe au seuil du nouveau siècle.
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