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Le crime d'impunité
Vendredi 23 février 2001


Au mois d’avril 1992, les troupes serbes entraient dans Foca, une ville de 40 000 habitants connue aujourd’hui sous le nom de Srbnje. Après avoir mis en place un comité de crise, les autorités militaires, aidées par la police, entamèrent rapidement leur politique d’épuration ethnique : à Foca et dans les bourgades voisines, les hommes et les femmes appartenant à la population musulmane furent systématiquement séparés. On conduisit les hommes dans des camps de détention et de torture dont beaucoup ne revinrent jamais. Quant aux femmes et aux fillettes, elles furent parquées dans des établissements publics, des centres sportifs, des écoles et des hôtels. Là, elles vécurent durant des semaines un inimaginable cauchemar : la destruction de leur propre identité et de celle de leur communauté par les viols de masse et l’esclavage sexuel auxquels s’ajoutaient bien d’autres tortures. Jusqu'à présent, les sociétés humaines considéraient le viol comme une fatalité de la guerre, ne voyant pas l’utilité de poursuivre leurs auteurs en justice. A présent, après le jugement rendu hier par le Tribunal Criminel International pour l’ex-Yougoslavie, le viol est considéré enfin pour ce qu’il est, un crime contre l’humanité.

Le jugement rendu à La Haye fera assurément date dans l’histoire des droits humains puisque, pour la première fois, des militaires sont condamnés à de très lourdes peines sous l’accusation de viol et d’esclavage sexuel, crimes classés désormais dans la catégorie des « crimes contre l’humanité », lesquels viennent en seconde position après le génocide dans la hiérarchie des violations des droits fondamentaux. Les trois officiers serbes de Bosnie, condamnés hier, devront passer de 12 à 28 années de leur vie en prison pour avoir violé, torturé et mis en esclavage plusieurs femmes et fillettes, organisant des échanges et des reventes avec d’autres officiers ainsi que des séances de viols collectifs. A l’annonce du jugement, les organisations humanitaires ont exprimé leur satisfaction face à cet indéniable progrès dans la reconnaissance des droits des femmes. En revanche, la condamnation de trois individus ne saurait faire oublier l’impunité qui prévaut dans cette région du monde où des milliers de femmes, violées entre 1992 et 1995, continuent de souffrir en silence, tandis que leurs tortionnaires occupent des postes importants au sein des municipalités, voire du gouvernement de la république serbe lui-même. L’ironie de l’histoire veut même que l’argent versé à la ville de Foca par les institutions financières internationales ait servi à remplir les poches de bon nombre de criminels que les forces françaises de la SFOR ne souhaitaient pas arrêter, par crainte de porter atteinte au processus de paix. Et ce sont ces mêmes individus qui n’ont cessé de faire obstacle à l’implémentation des accords de Dayton, de sorte qu’aujourd’hui, la ville est entièrement serbe, aucun réfugié bosniaque n’ayant jamais pu y retourner...

C’est ainsi qu’à l’heure où nous sommes, le jugement de La Haye apporte l’espoir ténu d’un réveil de la communauté internationale face au « crime d’impunité » qui continue d’être perpétré à l’encontre d’une population dont les droits ont été bafoués de façon effroyable et qui ne peut prétendre à une vie normale tant que sa dignité ne lui aura pas été restituée. Celle-ci implique notamment l’arrestation de ces deux acteurs majeurs de ce qui fut un véritable théâtre de l’horreur que sont Radovan Karadzic, l’ancien dirigeant des serbes de Bosnie et son chef des armées, le général Ratko Mladic. Ils sont en effet les responsables de la politique génocidaire à l’égard de l’ethnie musulmane, au sein de laquelle les viols massifs constituaient, non seulement, un outil de choix dans la déconstruction de l’identité et du tissu familial et social de ce groupe humain, mais aussi, un moyen terrible de « décomposition de l’âme » de milliers d’hommes et de femmes. Il est temps que la communauté internationale comprenne qu’il ne peut y avoir d’apaisement entre des peuples ou des nations, tant que les esprits et les âmes ne connaissent pas un commencement de paix et qu’il est donc parfaitement stérile et extrêmement dangereux d’élaborer des solutions politiques à des conflits en les fondant sur l’amnistie et l’impunité. Si ces dernières apportent quelques soulagements intellectuels, elles sont inaptes à générer la délivrance de l’âme recherchée par les victimes et pourfendent les efforts de la société civile dans sa quête de respect absolu des libertés et des droits individuels. Et c’est ainsi que les démocraties modernes, par leur insouciance à l’égard de la vie humaine, jettent les bases de crimes futurs : hier, la Bosnie puis le Kosovo, aujourd’hui la Tchétchénie, et demain, quoi, si nous restons silencieux ?

Geoffroi


Lectures conseillées :

>> Torture, une impunité criminelle - Amnesty International : Tous les jours, dans toutes les régions du monde, des hommes, des femmes et des enfants sont victimes de torture. Le plus souvent, ces actes ne font l'objet d'aucune enquête. Leurs auteurs ne sont pas poursuivis. Le crime de torture, malgré sa gravité, est commis en toute impunité. Au vu de cette situation, les tortionnaires ont toutes les raisons de penser que leurs actes ne seront jamais sacntionnés par une arrestation, un procès ou une peine quelconque. Quant aux victimes et à leurs proches, leur droit à la vérité et à la justice sont bafoués, et leurs espoirs de réparation anéantis. Le présent ouvrage, publié dans le cadre de la campagne mondiale d'Amnesty International contre la torture, indique aux gouvernements quelles nouvelles mesures ils peuvent prendre pour mettre fin à l'impunité. Commandez ce livre chez Amazon.fr en cliquant ici !

>> Chanter contre le racisme - Collectif , Claudie Guyenon-Duchêne (Illustrations) : Edité en partenariat avec l'association DFCR (dire et Faire Contre le Racisme). 1 livre + 1 CD. Cartonné, grand format 26 x 29 cm. Illustrations couleur. A partir de 8 ans. Un Album Dada avec les textes de dix-neuf chansons et un CD audio, contre le racisme insidieux du quotidien, le racisme de la couleur de la peau, le racisme de la religion. Les dix-neuf interprètes choisis savent l'impact de leurs mots chantés. Ils disent au public, chacun dans son langage, que l'autre a le même cœur, les mêmes aspirations. Ils suggèrent la tolérance, l'acceptation de l'autre. Ils dénoncent le racisme. Ils fustigent l'enfermement, le repli sur soi, les fascismes politiques ou religieux. Cet album s'inscrit dans le cadre de l'année internationale de lutte contre le racisme inaugurée le 21 mars 2002. Commandez ce livre chez Amazon.fr en cliquant ici !

>> Contre le racisme, les combats de la LICRA - Jean-Pierre Alladi, Richard Séréro (Editor) : La Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme, qui s'est dotée d'un arsenal juridique efficace? est à la pointe du combat, en France et ailleurs, contre les extrémismes, le racisme, l'intolérance et la xénophobie. Favorable à une paix juste et durable entre Israël, dont elle a salué la création, et le monde arabe, la LICRA a aussi oeuvré pour une amélioration des relations entre le christianisme et le judaïsme. Ce livre relate trois quarts de siècle d'un combat sans relâche contre l'intolérance, la xénophobie et l'exclusion. Commandez ce livre chez Amazon.fr en cliquant ici !

>> Le racisme, une haine identitaire - Daniel Sibony : Quand on sait l'abîme de peurs et de rancœurs qu'il y a autour des questions d'identité, il n'y a pas à s'étonner que l'on en dise des bêtises - vouées surtout à protéger l'image de soi. Trop peu d'efforts pour comprendre ce qui se passe dans la tête et le cœur des xénophobes, des phobiques de l'autre ; comprendre comment on le devient, comment ça cesse et ça revient. Et peut-on s'en dégager ? Ce livre entre dans cette brisure d'identité qui, chez ceux qu'on nomme "racistes", est devenue insupportable. Cette plaie où chaque être est coupé de lui-même et de l'autre - et qui devient tantôt recherche de liens tantôt haine identitaire, nous cherchons à la comprendre comme rapport à l'être, jalousie essentielle, épreuve inévitable où certains font naufrage et où d'autres émergent. Et nous tentons de penser le mal, non pas pour "en finir" avec, mais pour y être plus "résistants". Commandez ce livre chez Amazon.fr en cliquant ici !


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