| Les Enfants torturés |
23 et dimanche 24 septembre 2000 |
Hier, à Genève, la première séance de la Commission des Nations Unies sur les Droits des Enfants évoquait la question mal connue de la violence d’état contre ces derniers. Dans un rapport à ce sujet, l’Organisation Mondiale contre la Torture (OMCT) et l’ONG américaine Save The Children ont tiré le signal d’alarme en montrant que la torture des enfants est devenue une activité quotidienne des services de police, gardiens de prison, personnels médicaux et autres agents de l’état, dans de nombreux pays. Et cela est d’autant plus répandu que l’impunité est la règle pour les crimes commis contre des garçons et des filles que la société a totalement rejetés...
Aujourd’hui, on estime à plus de cent millions le nombre d’enfants vivant dans les rues des grandes villes de la planète, que ce soit en Asie, en Amérique Latine, en Afrique ou en Europe de l’Est. Des études approfondies conduites au Guatemala et en Inde indiquent que les forces de sécurité considèrent les enfants des rues non comme des victimes mais comme des criminels impliqués dans toutes sortes de trafics : sachant que personne ne s’intéresse à eux et qu’ils ignorent leurs droits, elles n’hésitent donc pas à user de méthodes cruelles pour leur extorquer des renseignements, des aveux ou de l’argent. Mais cela peut aller beaucoup plus loin. Dans le but de soigner leur image pour des raisons touristiques et commerciales, certaines capitales organisent régulièrement des « nettoyages sociaux » au cours desquels la police rafle tout ce qui traîne dans les rues : les enfants sont alors systématiquement battus, violés et beaucoup disparaissent pour toujours...
Mais la torture pratiquée sur les enfants n’a pas forcément besoin de justification. Elle est souvent une simple conséquence de la folie qui saisit les êtres lorsqu’ils baignent dans un environnement permanent de violence : c’est sans motif que des policiers guatémaltèques, colombiens, bulgares, turcs, kenyans ou birmans (etc.) martyrisent des enfants, leur faisant subir des supplices dont le sadisme interdit la description. Nous ne pouvons pas continuer de fermer les yeux sur tant de cruauté et ne pas chercher à comprendre pourquoi les enfants deviennent les victimes expiatoires de la méchanceté des adultes car aussi longtemps que nous ignorerons ce qu’exprime cette barbarie, la souffrance de nos petits frères et petites sœurs restera « inutile ». Certes, elle n’a aucun sens en elle-même, mais il nous revient pourtant - c’est là notre victoire sur l’absurde - de décider de lui en donner un.
Ces filles et ces garçons qui errent dans les villes, inhalant de la colle pour oublier le froid et la faim, composent l’image même du rejet : violentés dans leur corps et leur âme, ils étaient des proscrits avant même d’être dans la rue. Leur spectacle ne peut que nous rappeler ce qui nous angoisse si péniblement : l’exclusion, la disgrâce ; ce sentiment d’abandon que l’être humain traîne comme un boulet depuis des millénaires, lui qui va jusqu'à se faire croire que Dieu lui-même l’a privé de sa grâce en le chassant du paradis... Oui, le besoin d’être aimés et reconnus nous tenaille ! Mais à force d’inhaler trop de violence, nous nous sentons indignes de l’être, haïssant à la fois notre manque et sa cause. Et la violence même se nourrit de ce conflit intérieur alors que nous voulions seulement pousser un cri et qu’il soit entendu : le même cri que pousse un enfant torturé, écho de notre propre détresse à laquelle le monde semble si indifférent. Plus que jamais, l’humanité a besoin de se savoir aimée.
Geoffroi |