| Les
extraterrestres |
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Jeudi 22 mars 2001
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L'organisation humanitaire Human Rights Watch vient de publier un rapport intitulé "La sale guerre en Tchétchénie" traitant des nombreuses disparitions de civils tchétchènes. A l'instar des dictatures militaires d'Amérique Latine qui, dans les années soixante-dix et suivantes, firent disparaître des milliers d'opposants, les forces russes s'emploient à semer la terreur en arrêtant arbitrairement des hommes, des femmes et des enfants qu'elles conduisent ensuite dans des centres où toute preuve de leur passage semble effacée à jamais. Human Rights Watch a pourtant réussi à reconstituer le calvaire vécu par 52 personnes dont les corps furent retrouvés dans des fosses, parfois à quelques mètres d'une base militaire. Toutes avaient été torturées avant d'être exécutées sommairement. Pour les troupes russes responsables de ces crimes, la méthode des "disparitions forcées" constitue, à l'évidence, un excellent moyen de dissimuler les traces des souffrances qu'ils ont infligées à des innocents. Mais c'est aussi une façon d'entretenir un climat d'épouvante susceptible de maintenir une population entière dans la soumission.
C'est ainsi qu'au mois de juin de l'année dernière, Nura Lulueva et ses cousins vendaient des fraises sur un marché de Grozny lorsque des soldats masqués firent irruption : ils raflèrent alors une dizaine de personnes dont Nura, auxquelles ils mirent un sac sur la tête, et les poussèrent dans un camion. C'est seulement au début du mois de mars 2001 que les corps de Nura et de ses cousins furent retrouvés, les yeux bandés, dans une fosse près de la base de Khankala. Pour le mari de Nura, comme pour les proches de chaque disparu, ce furent des mois d'angoisse passés à chercher vainement la plus petite information auprès des officiels russes. Dans tous les cas, ni le commandement militaire, ni la police, ni le FSB (ex-KGB) n'avaient entendu parler de quoi que ce soit. De sorte que pour la famille du disparu, c'est comme s'il avait été "enlevé par des extraterrestres", ainsi que l'expliquait Marzet Imakaeva, sans nouvelle de son fils après son arrestation à un poste de contrôle. Une impression qui semble assez juste pour qualifier l'ambiance d'hypocrisie et, surtout, la chape de plomb qui recouvre le conflit en Tchétchénie, tant en Russie elle-même que dans le reste de l'Europe.
A voir le silence des hommes politiques et des médias de masse, l'on pourrait croire que les centaines de disparitions de Tchétchènes, les viols, les pillages et les bombardements de civils sont effectivement le fait de quelques "belliqueux martiens" : car, en ce qui concerne une éventuelle participation "humaine" à toutes ces horreurs, les différentes instances intéressées au conflit semblent en ignorer jusqu'à l'existence. Pour les Russes ordinaires, il s'agit d'une simple opération antiterroriste que le gouvernement considère comme quasiment terminée : d'ailleurs, les autorités ayant promis à leurs voisins européens d'enquêter sur de possibles abus, le fait même qu'ils ne l'aient pas fait constitue la preuve suffisante qu'il ne se passe rien de repréhensible là-bas ! Et l'on semble partager cette opinion, du côté de l'Europe, puisque ses responsables ont décidé d'abandonner les sanctions prises l'année dernière à l'encontre de la Russie... Bref, tout va le mieux du monde en Tchétchénie ou, au minimum, tout va suffisamment bien pour qu'il n'apparaisse pas nécessaire de s'en inquiéter davantage.
En réalité, la Tchétchénie est en train de subir le même sort que la Bosnie, sous l'œil indifférent de la communauté internationale, finalement pas fâchée que des "nationalistes islamiques" se fassent massacrer et trop heureuse de nouer de bons rapports avec l'ambitieux Vladimir Poutine. A ne pas reconnaître le conflit tchétchène comme une tragédie équivalente à ce qui s'est passé en Bosnie ou au Kosovo, nous sommes en train de procéder inconsciemment à notre propre "extraterrestrisation". Les Russes eux-mêmes ne sont-ils pas tels des "petits hommes verts" en Tchétchénie, région dans laquelle ils n'ont rien à faire et peuple qu'ils se sont acharnés à maltraiter ? Et nous, ne sommes-nous pas en passe de nous extraire de notre propre humanité à force de nier les horreurs, dès lors qu'elles se produisent assez loin de nos frontières ou que notre intérêt les compense ? Lorsque l'on imagine le désespoir d'une mère sans nouvelles de son fils depuis que les soldats l'ont pris ou le désarroi d'un homme qui sait que sa femme a été traînée dans quelque cachot, l'on se demande s'il peut exister plus terrible souffrance que la disparition de celui ou celle que l'on aime... Oui, il y a pire : la perte de cette sensibilité fraternelle qui fait de nous des êtres humains.
Geoffroi
Lectures conseillées :
>> Tchétchénie - Collectif : "La Tchétchénie entre dans sa huitième année de guerre. Une guerre loin des regards des médias, des témoignages d'observateurs occidentaux, des organisations humanitaires. L'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, dernière présence occidentale sur place, pourtant bien inoffensive, n'a pas vu son contrat renouvelé en décembre 2002. C'est une guerre qui ne dit pas son nom. Il n'y aurait pas de guerre en Tchétchénie, il n'y aurait qu'une lutte contre le terrorisme international. Mais depuis quand un peuple tout entier peut-il être décrété terroriste ? Aujourd'hui sous nos yeux, au pays légendaire de l'Arche de Noé, un peuple à la culture millénaire est en train d'être décimé. Faudra-t-il reconstituer l'arche mythique en embarquant les derniers Tchétchènes pour les sauver du déluge des exactions de la soldatesque et des mercenaires russes ? L'objectif de cet ouvrage est d'apporter les regards croisés de chercheurs éloignés géographiquement et culturellement, mais dont les analyses sont proches ou se recoupent. Le lecteur fera le lien entre une approche philosophique, historique, anthropologique et socio-politique."
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>> Chienne de guerre - Anne Nivat : Entre la Mer Caspienne et la Mer Noire, au sud-ouest de la Russie, se déroule depuis de longs mois une "chienne de guerre". Anne Nivat a tenu à se rendre sur place afin que cette guerre ne soit pas trop vite oubliée, ni cachée aux yeux du monde. Elle visite les villages, arpente les montagnes, multiplie les rencontres. Partout c'est l'incompréhension. Beaucoup de civils fuient vers la province d'Ingouchie. Ils laissent derrière eux des maisons ruinées, calcinées, et ne comprennent toujours pas les causes de l'acharnement des Russes. Comme le dit Oumar, soldat de la cause tchétchène : "Ici tout le monde nous traite comme des chiens... Je ne suis pas un bandit ! Je suis quelqu'un de parole. Je défends ma patrie". Témoignage fort sur les ravages de la guerre : Anne Nivat a vécu le quotidien d'un pays qui entre en résistance. Comme tout le monde, réfugiée dans les caves, elle a prié sous les bombes. C'est l'importance de cette intégration au coeur du peuple tchétchène qui fait de son livre un vrai grand reportage de journaliste.
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>> Tchétchénie : Le déshonneur russe - Anna Politkovskaïa, André Gluksmann (Préface), Galia Ackerman (Traduction) : Depuis août 1999, Anna Politkovskaïa, grand reporter du bihebdomadaire Novaïa Gazetta, s'est rendue plus d'une quarantaine de fois en Tchétchénie pour couvrir la guerre, la seconde, qui frappe cette petite République. Pour elle, c'est l'avenir même de la Russie et ses chances d'accéder à une véritable démocratie qui sont enjeu. Décrivant le calvaire de la population tchétchène, elle montre que la poursuite du conflit le rend de plus en plus incontrôlable. La violence absolue favorise la minorité tchétchène la plus extrême, au détriment de la majorité acquise aux idées occidentales, et déshumanise les combattants des deux camps. Les militaires russes pillent, violent et tuent en toute impunité, les combattants tchétchènes sombrent dans la délation et les règlements de compte, dévorés par le désir de vengeance d'un côté, et les exigences cyniques de la survie de l'autre, basculant parfois dans la criminalité pure et simple. Et finalement, ces pratiques finissent par gangrener moralement toute la société. Pour Anna Politkovskaïa, qui n'épargne pas l'actuel président russe Vladimir Poutine, cette spirale infernale trouve son origine dans la tradition d'un pouvoir qui a besoin d'un ennemi - bouc émissaire -, pour lui faire porter le poids des malheurs - réels - des Russes, dans la difficile période du postcommunisme.
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>> Le Chardon tchéthène : Sous le rouleau compresseur russe - Laurence Binet : Depuis bientôt dix ans, les Tchétchènes tentent de résister à l'occupation russe. Sous prétexte de lutter contre le terrorisme, l'armée russe se livre à une opération de destruction de ce peuple, tandis que la communauté internationale détourne les yeux. Maaka, 17 ans, raconte ses neufs dernières années dans la Tchétchénie en guerre : la faim, le froid, l'absence de soins, l'humiliation, sa famille décimée par les bombes et la terreur russes. L'exil comme seul échappatoire. Jeune appelé de l'armée russe, Pavel est envoyé contre son gré pour faire la guerre en Tchétchénie. Dans des lettres qu'elle ne reçoit pas, censure militaire oblige, il raconte à sa mère, Olga, comment l'armée russe les déshumanisent, lui et ses camarades, pour mener une guerre contre les civils. De son côté, Olga s'engage auprès du Comité des Mères de soldats qui luttent contre le recrutement forcé des jeunes Russes et les pratiques odieuses de l'armée.
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