| Torture blanche |
22 décembre 2000 |
Hier, les forces de sécurité turques ont pris d’assaut les plus importantes prisons du pays afin de mettre un terme aux grèves de la faim entreprises par un grand nombre de détenus, ces dernières semaines. On dénombre aujourd’hui plus d’une vingtaine de morts et des centaines de blessés parmi les prisonniers : certains se sont immolés par le feu mais la plupart ont été tués lors de l’attaque menée par la police paramilitaire, dont la violence excessive a été condamnée par les organisations humanitaires internationales. Actuellement, 200 personnes environ ont dépassé les 60 jours de jeûne et refusent toujours de s’alimenter. En sacrifiant ainsi leur vie, elles entendent protester contre l’intention du gouvernement de placer les détenus dans des cellules d’isolement spéciales qui violent les standards internationaux en matière d’emprisonnement. Des manifestations de la communauté turque ont eu lieu dans plusieurs capitales européennes pour soutenir les revendications des prisonniers et attirer l’attention de l’opinion publique sur un régime où la torture est monnaie courante.
Dans le cadre du processus censé permettre l’intégration de la Turquie au sein de l’Union Européenne, le Comité de Prévention contre la Torture (CPT) a déjà notifié au gouvernement turc les dangers du nouveau système carcéral qu’il a commencé à mettre en place, notamment dans la prison spéciale de Kartal. Les détenus y seraient confinés dans leur cellule tout au long de la journée, privés des contacts humains et des activités nécessaires à leur maintien en bonne santé. A l’évidence, il s’agit là d’un traitement inhumain susceptible de causer à l’individu de graves préjudices aussi bien physiques que mentaux : une forme de « torture blanche » ayant pour objectif de conduire à la perte de personnalité et d’identité. Pour les autorités d’Ankara, ce type d’incarcération constituerait un moyen supplémentaire de briser les consciences des prisonniers politiques, syndicalistes et autres défenseurs des droits de l’homme auxquels elles dénient la plus petite forme de liberté d’expression. Par ailleurs, les organisations humanitaires craignent fort que ce système ne permette aux tortionnaires d’opérer encore plus impunément...
Devant le peu d’intérêt manifesté par le gouvernement turc à l’égard des libertés fondamentales du peuple dont il a la charge, il importe que les habitants de l’Europe lui rappellent que si leurs propres représentants politiques confondent facilement valeurs démocratiques et intérêts économiques, les citoyens ont, eux, la responsabilité ultime de ne pas céder à cet amalgame. Les défenseurs des droits humains ne souhaitent pas plus l’isolement de la Turquie, qu’ils ne désirent eux-mêmes être confinés mentalement et intellectuellement à des préoccupations égoïstes. Pour éviter l’enfermement qui nous menace lorsque la banalisation de la violence nous conduit lentement vers l’indifférence, faisons partager nos convictions aux responsables de la Turquie en relayant l’appel lancé par l’Organisation Mondiale Contre la Torture : l’OMCT nous invite, en effet, à écrire au président et au premier ministre turcs en leur demandant de garantir l’intégrité physique de tous les prisonniers, d’ordonner une enquête sur les incidents de ces derniers jours et de s’engager à assurer le respect des droits humains à travers l’ensemble du pays. Une action indispensable pour résister à la « torture blanche ».
President Ahmet Necdet Sezer, Office of the President,
Cumhur Baskanligi, 06100 Ankara, Turkey
Fax : + 90 312 427 13 30
Prime Minister Bulent Ecevit, Office of the Prime Minister,
Basbakanlik, 06573 Ankara, Turkey
Fax : + 90 312 417 04 76
Geoffroi |