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L'ordre immoral
22 novembre 2000


Le Conseil Pontifical de la Famille vient de publier un important document intitulé « Famille, Mariage et Union ‘de facto’ » à destination du clergé et des responsables politiques. L’Eglise catholique souhaite attirer leur attention sur ce qu’elle considère comme la crise morale qui frappe la famille : selon elle, l’union entre un homme et une femme basée sur l’engagement à vie et la fidélité doit être strictement « protégée » du point de vue juridique. Elle s’oppose donc à ce que les couples non mariés bénéficient de droits semblables et condamne énergiquement tout ce qui pourrait conduire à une reconnaissance sociale des unions entre des personnes d’un même sexe. Une association italienne regroupant des homosexuels a aussitôt réagi en déplorant cette « attitude cruelle d’exclusion » à leur égard.

En communiquant publiquement son inquiétude quant à l’avenir de la famille, le Vatican espère faire obstacle à un courant qui se répand en Europe et en Amérique du Nord, et dont l’objectif est d’en finir avec la discrimination sexuelle en accordant à tous les couples - homosexuels ou hétérosexuels non mariés - les mêmes droits que les autres face à l’impôt, l’adoption ou la citoyenneté... L’Eglise va même jusqu'à prévenir que « de telles lois ne seraient pas conformes au plan divin ». Ainsi, pour argumenter son propos, elle dépeint les unions ‘de facto’ comme forcément instables et dénonce leur légalisation, tout en l’estimant moins coupable que celle des unions homosexuelles. Enfin, elle envisage l’adoption d’enfants par ces derniers comme un « grave danger pour la société ».

Dans sa volonté irrépressible d’imposer son ordre moral, l’Eglise catholique vient donc à nouveau d’accoucher d’un document incompatible avec le respect des droits humains. A travers ce rapport, le Vatican cherche à préserver les privilèges de la famille telle que le clergé la conçoit, et non à la protéger d’une attaque comme elle le prétend. Depuis quand l’accès par certaines catégories d’êtres humains aux mêmes droits que les autres devrait-il être considéré comme une menace par ceux-là ? Voilà une bien curieuse approche du partage. N’est-il pas inconcevable qu’un état puisse édicter des lois favorisant certains groupes humains plutôt que d’autres ? Ne lui est-il pas demandé, au contraire, de veiller à l’équité en favorisant le plein épanouissement de tous ? S’il est du devoir d’une société d’instaurer des règles, c’est précisément pour garantir la liberté de chacun et s’opposer à toute tentative d’exclusion d’un groupe par un autre. Dénier des droits identiques à des personnes, sous prétexte que leur comportement ne répond pas aux critères moraux d’une autre catégorie, constitue une grave source de division et d’intolérance. Il est navrant de voir l’Eglise catholique faire usage de son influence auprès des gouvernements pour tenter d’entraver le processus indispensable de promotion des libertés individuelles fondamentales.

En agissant de la sorte, l’Eglise croit pouvoir déranger un ordre immoral à ses yeux et en quoi elle voit la cause de tous les maux. Elle se trompe lourdement et ne fait qu’aggraver sa participation à une décomposition bien plus insidieuse. D’après elle, prostitution, pornographie, pédophilie et SIDA seraient des conséquences de la crise de la famille et de la permissivité de nos sociétés modernes. Mais c’est bien plus sa volonté d’imposer un sens qui est cause de désordre c’est-à-dire de dysharmonie. Que des institutions ou des régimes aient la possibilité d’empiéter sur la liberté de l’individu, voilà qui relève véritablement d’une permissivité scandaleuse : celle dont abusent les détenteurs du pouvoir, qu’il soit temporel ou religieux. Jean-Paul II déclarait lui-même que « la permissivité morale ne pouvait que porter atteinte aux exigences authentiques de paix et de communion entre les hommes » : oui, il est certain que le désir de contraindre l’être humain au lieu de lui reconnaître sa richesse personnelle, son droit au libre choix et de comprendre ses revendications légitimes prend, avant tout, son origine dans l’impunité et l’arbitraire des puissants. Les abus des institutions et des états sont une cause majeure de déséquilibre au sein des sociétés : ils empêchent, en effet, les individus de se comporter de façon responsable en les privant ou en ne favorisant pas l’expression de leurs droits. A vouloir penser à la place des gens, à chercher à leur imposer certains comportements, on leur dénie finalement toute capacité à agir en êtres responsables et créateurs. La paix et la communion entre les hommes évoquées par le pape ne deviendront des réalités que si ceux dont le rôle éminent est de les répandre en respectent scrupuleusement l’esprit. Pour le moment, ce n’est pas le cas.

Geoffroi Contact


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