| Tomber |
Samedi 21 avril 2001
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Alors que s'ouvrait hier le Sommet des Amériques, à Québec, des affrontements ont eu lieu entre la police et quelques centaines de manifestants qui tentaient de franchir le mur de béton construit à la hâte afin d'éloigner les protestataires du centre ville où se déroulent les rencontres entre chefs d'état. Plusieurs dizaines de milliers de personnes devraient défiler pacifiquement aujourd'hui pour exprimer leur indignation face aux mesures antidémocratiques prises par les autorités canadiennes : non seulement les textes discutés par les représentants des 34 nations du continent n'ont pas été rendus publics, mais en outre, le gouvernement s'efforce d'endiguer toute forme de protestation autour d'un projet concernant l'avenir de 800 millions d'individus. Des hommes d'affaires aux économistes, en passant par les premiers ministres, il n'en est pas un qui ne chante son couplet célébrant les avantages de la future zone de libre-échange : plus d'emplois, plus de croissance et plus de démocratie...
Autant le dire tout net, cela est faux. Depuis une décennie, les Etats-Unis, le Canada et le Mexique ont déjà fait l'expérience du libre-échangisme à travers un accord connu sous le nom de NAFTA. Si les résultats ont été profitables en termes strictement économiques, ils ont été désastreux pour les travailleurs ordinaires, générant la précarité de l'emploi, la baisse des salaires et l'accroissement des inégalités. Comme l'on peut s'y attendre, en effet, les clauses imposées par ce genre de traité ayant pour objectif premier de favoriser les affaires et les investissements, un tel accord ne saurait encourager le renforcement des droits sociaux ou le développement de la société civile. Bien au contraire, il a pour but de transférer le pouvoir en direction des grandes entreprises à vocation internationale, avec tout ce que cela implique comme menaces pesant sur la démocratie, laquelle se trouve déjà fortement anémiée. Le plus curieux dans cette affaire est que les rues de Québec ne soient pas gorgées de millions de personnes venues dire aux grands de ce monde leur frustration pour le mépris dont elles font l'objet et la hâte avec laquelle on solde leur destin !
C'est que nous avons en commun avec nos collègues de la finance, du business et de la politique de croire, plus ou moins, dans les vertus de la croissance économique. Et lorsqu'ils nous affirment - comme c'est le cas actuellement - qu'elle est indispensable si nous voulons réduire la pauvreté, nous avons tendance à nous laisser séduire par ce "réalisme" dont on dit, à tort, qu'il fait défaut aux humanistes... Et même si quelque doute subsiste encore en notre esprit, nous sommes tentés de nous dire que le renforcement des liens commerciaux n'a, en somme, rien de nuisible et que si cela peut générer davantage de libertés, ce sera toujours "bon à prendre". Mais grande est notre naïveté ! La croissance économique n'a jamais signifié la prospérité pour tous, mais seulement l'enrichissement de quelques-uns. De même n'induit-elle pas un développement positif pour les sociétés humaines, mais une forme plus sophistiquée d'esclavage. Quant au libre-échangisme, le mot lui-même n'évoque-t-il pas le laxisme le plus pervers à l'égard des affaires d'argent ? Non, la croissance dont on nous rebat les oreilles n'est rien d'autre que l'élévation des uns sur les épaules des autres : rien qui ressemble à une lutte sincère contre la pauvreté. Dans un monde où la misère est si répandue, que l'on ne s'étonne donc pas que les faiseurs de privilèges se cachent derrière des murs de dix pieds de haut pour s'entretenir de leurs trafics : mais serait-elle mille fois plus élevée, cette muraille ne parviendrait pas à cacher une vérité connue de tous - et perpétuellement remise à un hypothétique lendemain - la vérité du partage. Car nous pouvons croître sans cesse en dédaignant autrui, si nous ne tendons pas la main pour donner, gagnant ainsi notre équilibre, nous tomberons.
Geoffroi
Lectures conseillées :
>> L'Espace mondial en 50 cartes - Marie-Françoise Durand, Roberto Gimeno, Patrice Mitrano, Marie Törnquist : Ce livre offre l'immense avantage d'être à la fois synthétique, complet et agréable à lire. Il sera d'une aide précieuse pour tous les étudiants en relations internationales ou plus généralement pour toute personne cherchant à mieux comprendre les grands enjeux mondiaux. Les auteurs maitrisent de toute évidence leur sujet à la perfection. On attend avec impatience un nouvel ouvrage de cette équipe de talent.
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>> La Grande Désillusion - Joseph Eugene Stiglitz, Paul Chemla (Traduction) : Vice-président de la Banque mondiale, Joseph Stiglitz démissionna avec fracas de son poste en 2000. Auréolé d'un Prix Nobel d'économie reçu en 2001, il fait ici le procès des politiques prônées par le Fonds monétaire international. Avec pédagogie et sur un ton incisif, il décrit avec moult anecdotes comment les grands argentiers ont contribué à façonner l'économie mondiale, et dénonce leurs décisions davantage fondées sur les intérêts des pays riches que sur ceux des pays "aidés". S'il ne remet pas en cause pour autant la mondialisation, "potentiellement capable d'enrichir chaque habitant de la planète en particulier les plus pauvres", il réclame une réforme en profondeur du fonctionnement des institutions internationales, pour mettre fin à ce "consensus de Washington" dont l'échec est patent.
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