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Morale de marque
Vendredi 20 avril 2001


La communauté internationale se réjouit de la décision des industries pharmaceutiques d'abandonner les poursuites judiciaires contre le gouvernement d'Afrique du Sud. Ainsi se termine un procès que menait, depuis trois ans, une association regroupant 39 multinationales, dans le but d'interdire aux dirigeants sud-africains d'importer des médicaments génériques à bas prix pour enrayer l'épidémie de SIDA affectant cinq millions de leurs concitoyens. Des firmes puissantes comme GlaxoSmithkline, Bristol Myers Squibb ou Boehringer ont estimé qu'il devenait urgent de se retirer d'une affaire aux conséquences désastreuses pour leur image de marque. En effet, ce procès inique avait soulevé une vague de protestation internationale contre ces industriels accusés de faire passer leurs intérêts avant des millions de vies humaines. De nombreuses ONG, parmi lesquelles Oxfam et Médecins Sans Frontières, s'étaient alors regroupées, recueillant le soutien de centaines de milliers de personnes, y compris de célèbres médecins et chercheurs. L'Organisation Mondiale de la Santé et l'International Aids Society elles-mêmes ont accueilli avec soulagement ce dénouement positif pour tous les malades du SIDA en Afrique et dans les autres nations en développement.

Bien entendu, la lutte visant à permettre aux plus démunis d'accéder aux soins indispensables à leur "survie" ne fait que commencer. Mais la conclusion heureuse de ce dossier instaure un précédent et l'on voit mal comment les industries pharmaceutiques oseraient encore s'en prendre à des gouvernements qui ne font que leur devoir en s'approvisionnant en médicaments génériques, pour permettre à leur peuple de se soigner à des coûts moins exorbitants. Certes, les multinationales ont eu beau jeu de dire que de telles pratiques violaient les lois sur la propriété industrielle... Peut-être comprendront-elles aujourd'hui que ce sont précisément ces lois qui constituent une atteinte insupportable à la fraternité. Il est en effet totalement abject que des entreprises accumulant des profits délirants vendent leurs médicaments à des prix représentant parfois l'équivalent de plusieurs années de salaires pour un malade africain... Bien sûr, nous dira-t-on, ces firmes ont investi des centaines de millions de dollars dans la recherche pour mettre au point ces nouveaux traitements et il paraît donc équitable qu'elles en retirent le bénéfice : mais telle n'est pas la question ! Il y a, en effet, un monde entre être lésé dans ses droits et profiter honteusement d'une position dominante, ce qui est le cas des multinationales qui pratiquent des tarifs dix ou vingt fois trop élevés. D'ailleurs, la décision des 39 compagnies pharmaceutiques d'abandonner les poursuites peut se comprendre par un simple calcul : l'Afrique ne représente qu'à peine 1,5 % des ventes mondiales de médicaments, de sorte que les efforts consentis sur ce continent sont plus que largement absorbés par les gains enregistrés dans les pays occidentaux.

On retiendra, sans nul doute, de ce dossier que la mobilisation internationale peut avoir d'extraordinaires résultats : dans cette affaire, ce sont des dizaines de milliers de vies qui seront épargnées grâce à la pression conjointe des ONG et de chaque individu soucieux du sort de son semblable. Tout récemment, le président ougandais, Yoweri Museveni, déclarait que les "compagnies pharmaceutiques n'étaient pas des philanthropes" et qu'il "ne perdrait pas son temps à essayer de les faire changer". C'est pourtant bien la responsabilité de chacun ! Nul ne doit en effet se soumettre au dogme absurde prétendant que les entreprises n'existent que par et pour la rentabilité la plus forte : de même qu'un gouvernement représente les citoyens d'une nation, une firme doit donner la meilleure image possible des consommateurs qui la font prospérer. Ainsi, il est du devoir d'une multinationale de refléter du mieux qu'elle peut à l'étranger la moralité ou, simplement, l'honnêteté de ses clients, sans quoi, par ses pratiques injustes, elle ne nuit pas seulement à une population défavorisée ou à ses employés, elle fait aussi porter un grave préjudice moral aux consommateurs qui assurent sa réussite. Autant le libre arbitre d'un individu, qui n'a que faire de la fraternité et du bonheur de son prochain, doit être soigneusement respecté, autant nous ne saurions tolérer que des organisations humaines, dépendant fondamentalement de notre bon vouloir, soient impliquées dans des actions qui insultent notre conscience. Aidons nos entreprises à le réaliser et à troquer enfin leur image de marque, par nature factice et fragile, contre une morale de marque que rien ne pourra altérer.

Geoffroi Contact


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