| Autisme |
20 et dimanche 21 janvier 2001 |
Le 9 janvier dernier, Kenneth Gluck a été enlevé sur la route de Stariye Atagi, près de Grozny. Il faisait partie d’un convoi humanitaire de l’organisation Médecins Sans Frontières (MSF). Aussitôt, les autorités russes ont attribué l’enlèvement du premier étranger depuis le début de la guerre, en octobre 1999, aux « séparatistes » tchétchènes. Du coup, la semaine suivante, la plupart des associations humanitaires ont décidé de quitter la Tchétchénie, à l’exception de Médecins du Monde et de la Croix Rouge : exactement ce que souhaitaient les services secrets russes, soupçonnés par les observateurs sur le terrain d’être à l’origine de l’opération contre le coordinateur de MSF...
L’enlèvement de Kenneth Gluck, qui avait dénoncé les souffrances imposées par les troupes russes aux civils tchétchènes, comporte un premier objectif : signaler au personnel des ONG que leurs vies sont à présent en danger et qu’il convient de partir. Mais il a sans doute également pour but d’indiquer que les forces russes ne sont pas en mesure de contrôler tout le territoire. Autrement dit, qu’il est peut-être temps de songer à passer définitivement le relais aux milices tchétchènes pro-russes. Et justement, Vladimir Poutine a rencontré ce jeudi Akhmad Kadyrov, le chef de l’administration tchétchène aux ordres de Moscou : aussitôt après, il a demandé à son gouvernement de préparer un plan de réduction des forces occupant la Tchétchénie. En d’autres termes, le Kremlin s’emploie actuellement à redistribuer les cartes d’un « jeu » devenu largement impopulaire en Russie. En effet, les sondages montrent à présent que la population, autrefois convaincue de la nécessité de cette guerre, est de plus en plus favorable à des négociations avec les tchétchènes. Par ailleurs, le retour dans leurs foyers de milliers de jeunes soldats russes traumatisés à vie et la mort inutile de milliers d’autres font progressivement réaliser au peuple toute la barbarie de ce conflit.
Malheureusement, les horreurs ne sont pas en voie de régression, bien au contraire. Avec le départ des ONG, les services de sécurité russes vont pouvoir s’appliquer à broyer avec encore plus de cruauté l’âme d’une population innocente. Aujourd’hui, les rafles, les pillages et les tortures font partie du quotidien des hommes, des femmes et des enfants de Tchétchénie : ils n’ont pas lieu dans le cadre d’exactions ponctuelles commises par quelques soldats enivrés, mais dans celui d’un dispositif parfaitement huilé qui n’attend plus que le départ des ultimes témoins pour fonctionner « en roue libre ». C’est dans ce contexte que Lord Judd, représentant de l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe, a effectué une visite en Russie, le week-end dernier, pour se rendre compte de la manière dont les russes violent les droits humains en Tchétchénie. Reste à savoir si, après son rapport, les députés européens choisiront de restituer son droit de vote aux délégués russes ou bien s’ils auront enfin le courage d’exclure la Russie de cette assemblée. Pour qu’il en soit ainsi - et puisque nos dirigeants se sont montrés d’une lâcheté infamante dans cette affaire - prenons le temps d’exprimer nous-mêmes à nos représentants au sein de l’Europe notre solidarité à l’égard du peuple tchétchène, notre vigilance quant au respect de leurs libertés fondamentales et notre honte relativement à l’impunité dont bénéficient les autorités russes. Un acte simple dont le fruit, s’il n’est pas celui attendu, aura au moins pour résultat de nous affranchir un peu plus de l’autisme qui caractérise nos sociétés.
Geoffroi
Lectures conseillées :
>> Chienne de guerre - Anne Nivat : Entre la Mer Caspienne et la Mer Noire, au sud-ouest de la Russie, se déroule depuis de longs mois une "chienne de guerre". Anne Nivat a tenu à se rendre sur place afin que cette guerre ne soit pas trop vite oubliée, ni cachée aux yeux du monde. Elle visite les villages, arpente les montagnes, multiplie les rencontres. Partout c'est l'incompréhension. Beaucoup de civils fuient vers la province d'Ingouchie. Ils laissent derrière eux des maisons ruinées, calcinées, et ne comprennent toujours pas les causes de l'acharnement des Russes. Comme le dit Oumar, soldat de la cause tchétchène : "Ici tout le monde nous traite comme des chiens... Je ne suis pas un bandit ! Je suis quelqu'un de parole. Je défends ma patrie". Témoignage fort sur les ravages de la guerre : Anne Nivat a vécu le quotidien d'un pays qui entre en résistance. Comme tout le monde, réfugiée dans les caves, elle a prié sous les bombes. C'est l'importance de cette intégration au coeur du peuple tchétchène qui fait de son livre un vrai grand reportage de journaliste.
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>> Otage en Tchétchénie - Brice Fleutiaux : Brice Fleutiaux raconte son «incroyable expérience» d’otage en Tchétchénie, pays insaisissable qu’aucun journaliste – et pour cause – n’a côtoyé aussi longtemps.
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>> Un témoin indésirable - Andreï Babitski : Dans un livre politiquement incorrect, Andrei Babitski, -célèbre journaliste russe dont l'enlèvement à fait la une des journaux il y a deux ans- jette une lumière nouvelle sur la guerre entre la Russie et la Tchétchénie. S'appuyant sur sa connaissance du Nord-Caucase, il révèle les motivations et les responsabilités des deux camps depuis dix ans. Ses contacts personnels et sa réputation de probité lui ont permis de faire son métier de reporter jusque dans les montagnes du sud du pays, d'accès très difficile. Il a vu la guerre et ne montre aucune complaisance à l'égard de l'armée russe corrompue ; sans mission ni discipline, pas plus qu'envers les chiens de guerres tchétchènes. Le premier livre qui lève le voile sur la politique de Vladimir Poutine au Nord-Caucase.
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>> Fédération de Russie : Un pays sans véritable justice - Amnesty International : Dans toute la Fédération de Russie, de graves atteintes aux droits humains et au droit international humanitaire sont commises par des responsables de l'application des lois et des membres des forces de sécurité. Hommes, femmes et enfants placés en détention sont presque systématiquement torturés ou victimes de mauvais traitements. Dans les centres de détention provisoire, surpeuplés et insalubres, les conditions de vie sont assimilables à un traitement cruel, inhumain ou dégradant. Selon de nombreuses informations dignes de foi, la Tchétchénie est le théâtre d'agressions contre les civils, de viols, de "disparitions" et d'exécutions extrajudiciaires imputables aux forces russes. Amnesty International dénonce l'impunité qui règne dans la Fédération de Russie et qui ne fait que perpétuer les atteintes aux droits humains. Ce rapport attire également l'attention sur les obstacles qui empêchent les victimes - femmes, enfants et membres de minorités ethniques ou nationales en particulier - d'obtenir réparation. La publication de ce rapport coïncide avec le lancement de Justice pour tous !, campagne mondiale d'Amnesty International en faveur des droits humains dans la Fédération de Russie.
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