| Au pied du Mur |
20 novembre 2000 |
La Cour Suprême de l’état d’Israël s’est réunie hier pour examiner un jugement, rendu au mois de mai dernier, autorisant les femmes juives à lire la Torah à voix haute devant le Mur des Lamentations. Jusqu'à présent, seuls les hommes avaient le droit d’y exprimer ainsi leur piété, le code de comportement en usage dans ce lieu sacré du judaïsme relevant traditionnellement de l’autorité des ultra-orthodoxes. Aujourd’hui, l’état s’inquiète des manifestations de violence provoquées par ce que les fondamentalistes considèrent comme un sacrilège et propose aux femmes de se rassembler dans un autre lieu pour prier. La Cour Suprême se réunira à nouveau mercredi pour décider si les femmes juives ont le droit de faire entendre leurs voix, tout comme les hommes, en ce lieu ô combien symbolique...
Le judaïsme orthodoxe se caractérise par une profonde ségrégation sexuelle qui détermine très précisément les devoirs des hommes et des femmes, accordant aux premiers la prédominance totale dans la vie publique et aux secondes la direction de la famille. Si beaucoup de communautés juives, de par le monde, ont su dépasser progressivement cette discrimination et permettre aux femmes de bénéficier de certains privilèges masculins, cela n’est pas encore vrai chez les juifs orthodoxes - notamment en Israël - où la femme jouit d’une condition inférieure. Bien sûr, de nombreux arguments sont utilisés pour justifier cet état de faits et démontrer qu’il ne s’agit en rien d’une domination de l’homme sur la femme. Par exemple, l’accent est mis sur l’importance cruciale de l’éducation des enfants suivant la tradition et l’accomplissement des tâches ménagères dans un véritable esprit de piété. Cependant, certaines habitudes, comme le fait de considérer la femme impure au moment des règles ou l’inégalité en matière d’héritage, traduisent la suprématie des hommes, lesquels sont invariablement à l’origine des lois et détenteurs du pouvoir décisionnel.
Lorsque l’on s’attaque à la question de l’inégalité des droits hommes/femmes au sein des grandes religions, on constate que ce problème est systématiquement nié ou envisagé de façon hypocrite. Il est rare, de nos jours, qu’un théologien cherche à prouver l’infériorité de la femme en s’appuyant sur sa tradition scripturaire. En revanche, il est courant d’entendre des arguments légitimant des inégalités de traitement au nom des « différences naturelles » entre hommes et femmes. Le judaïsme orthodoxe n’échappe pas à cette règle et présente ainsi les hommes et les femmes comme égaux, tout en leur attribuant des rôles distincts. Ce faisant, il joue sur la sensibilité des individus qui, tout en étant attachés à faire valoir leurs droits, sont autant prompts à affirmer leur différence. Ainsi, pour que les femmes acceptent sans broncher leurs conditions, on ne leur dira plus comme autrefois qu’elle s’explique par « leur infériorité », mais qu’elle constitue leur richesse : un privilège accordé par Dieu qui les veut à son service d’une façon particulière... Cela va même parfois jusqu'à leur faire croire qu’elles sont supérieures aux hommes dans certains domaines et qu’elles n’ont donc pas à vouloir leur ressembler.
Mais pour une femme, revendiquer l’égalité avec l’homme n’est pas une façon de chercher à lui ressembler : c’est tout simplement l’expression d’une volonté d’équité et d’équilibre sans lesquels le monde ne peut évoluer harmonieusement. Un lecteur avisé de la Torah y trouvera sans difficulté plusieurs formulations de la stricte égalité entre hommes et femmes. Si des conditions historiques ont conduit à ce qu’il en soit autrement dans certains milieux, elles sont à remettre en cause par le dialogue et la remise en question de ceux qui détiennent le pouvoir. Il serait trop facile de faire l’impasse sur le débat le plus important de notre époque, en usant d’arguments fallacieux comme ceux relevant des différences d’identité et de rôles. Il appartient aux individus de décider librement du rôle qu’ils veulent jouer et de l’identité qu’ils souhaitent se forger : les différences entre les êtres doivent être le fait d’un processus de libre décision et non de directives émanant « d’en haut ». A y regarder de près, cet « en haut » d’où proviennent tant d’injustices ne ressemble en rien à une demeure céleste, mais davantage à une citadelle dont les murs élevés défendent les prérogatives masculines. Un Mur au pied duquel les juifs orthodoxes se trouvent aujourd’hui.
Geoffroi 
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