| L'état absent |
20 juillet 2000 |
De retour du Maroc, une délégation de la Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme constatait récemment que la situation n’y a guère évolué concernant la question des « disparitions forcées ». Pourtant, avec l’accession au pouvoir du roi Mohammed VI, les défenseurs des droits humains s’attendaient à ce que davantage d’énergie soit dépensée dans la recherche de la vérité et l’apaisement des souffrances des familles des disparus. Une commission a bien été créée afin d’examiner l’indemnisation des victimes mais elle n’a pas encore donné lieu à la restitution de corps ni délivré d’informations quant aux lieux de détention de centaines de personnes enlevées ces dernières années. Par ailleurs, la répression a continué à l’encontre de Sahraouis qui manifestaient pacifiquement et des allégations de tortures sur des détenus n’ont fait l’objet d’aucune investigation judiciaire...
Il est particulièrement délicat, même pour un pouvoir apparemment soucieux de se conformer aux lois internationales en matière de droits humains, de rendre publique une vérité que le régime précédent a si longtemps niée, surtout dans le cadre d’une monarchie. La tentation est donc grande de vouloir bâtir la réconciliation du pays sur un pardon mêlé d’oubli et d’impunité. Ce faisant, le pouvoir en place achève le travail de violence secrète commencé quelques décennies auparavant, lorsque le gouvernement voulait faire taire une frange revendicatrice de sa population tout en préservant son image sur le plan international. Au Maroc, ce sont ainsi des milliers de Sahraouis -soupçonnés d’être plus ou moins proches du Front Polisario militant pour l’indépendance du Sahara Occidental - qui ont disparu et dont beaucoup sont morts dans des centres de détention. De 1960 à 1990, des hommes - et parfois des femmes et des enfants - ont été enlevés de façon arbitraire afin de semer la peur au sein d’une population en y entretenant un climat d’insécurité permanent.
Sous tous les régimes qui les ont pratiquées, les « disparitions forcées » ont toujours eu pour objectif de détériorer le tissu social afin d’éradiquer toute velléité d’opposition à l’état : ce dernier pensait tirer un grand avantage de l’invisibilité qu’il infligeait aux personnes, devenant alors le maître du jeu puisque le seul capable de rendre son action de répression indécelable et de frapper n’importe qui, n’importe où et à tout moment. Il plongeait ainsi les proches des disparus dans l’incertitude, les laissant pour longtemps dans le doute et l’incapacité de réagir. Aujourd’hui, c’est précisément cette incertitude qui nuit au redressement du Maroc : au-delà des familles des disparus, ce sont des dizaines de milliers de personnes qui, se sentant plus ou moins concernées par le sort des victimes, ne peuvent avoir confiance dans le pouvoir actuel tant que la vérité n’aura pas été établie dans ses moindres détails. Plus largement, c’est toute la population qui se résigne à tirer un trait sur le passé, bref, à se soumettre : or, une nation qui veut se redresser a fondamentalement besoin que sa population, autant que son gouvernement, se remette en question en vue d’entamer de véritables réformes. En traînant à reconnaître les crimes passés, l’état marocain semble gravement absent : comme s’il avait lui-même disparu puisque son humanité ne se manifeste pas. Il n’y a pas de demi-mesure possible en matière de bonne gouvernance : un pouvoir vraiment humain se soucie, avant toutes choses, des droits humains. Sans quoi il demeure impalpable et donc potentiellement dangereux.
Geoffroi |