| Citoyens du Monde |
20 juin 2000 |
A Douvres, 58 personnes d’origine asiatique ont été retrouvées mortes par asphyxie dans le camion qui leur avait permis d’entrer illégalement en Angleterre. Tony Blair s’est aussitôt emparé de l’occasion pour dénoncer « le commerce abominable qui consiste à faire entrer des gens dans ce pays ». L’année dernière, le nombre de demandeurs d’asile a fortement augmenté en Grande Bretagne et en France alors que d’autres pays comme l’Allemagne ou l’Italie ont enregistré une baisse significative.
Ce drame met évidemment sur le devant de la scène la question de l’immigration clandestine et des bandes organisées qui cherchent à tirer profit de ce trafic d’êtres humains. Mais il serait de la plus grande hypocrisie de ne considérer que cet aspect du problème... En effet, si les gouvernements européens condamnent avec vigueur les trafiquants qui font entrer des centaines de milliers de yougoslaves, de somaliens, de russes, de sri-lankais, de kurdes et de tziganes en Europe - liste non exhaustive -c’est dans le but de rassurer une partie de leur opinion publique de plus en plus raciste et égoïste.
Contrairement à ce que prétend Tony Blair, le caractère monstrueux du drame de Douvres n’est pas de faire entrer illégalement des individus au Royaume-Uni mais que ces immigrants soient contraints d’en arriver là à cause de leur misérable vie dans leur pays d’origine et qu’aucun pays développé n’accepte de traiter cette question avec un minimum d’honnêteté, sinon de préoccupations humanitaires. Aujourd’hui, les pays riches ne s’intéressent qu’à l’immigration « propre » : celle des réfugiés politiques visiblement persécutés et torturés au point qu’il est impossible de les rejeter tant l’émotion nous submerge. En revanche, l’immigration constituée des flots d’hommes et de femmes en quête de conditions meilleures sur le plan économique est considérée comme illégitime...
Nos sociétés peuvent toujours chercher de bonnes raisons de faire la différence entre un demandeur d’asile politique et un réfugié économique, elles ne parviendront pas à étouffer ce qui n’est rien d’autre qu’une atteinte aux libertés individuelles : les jeunes filles albanaises peuvent passer nos frontières par dizaines de milliers pour venir se prostituer dans nos capitales européennes où elles sont réduites à l’état d’esclaves sexuelles, nos pouvoirs publics fermeront les yeux sur ce scandale qui, d’une façon ou d’une autre, leur profite. Mais ils déclencheront un harcèlement contre les clandestins et autres sans papiers, des gens comme vous et moi qui espèrent une vie meilleure et se sentent inconsciemment des « citoyens du monde ». Bien sûr, les trafiquants abusent honteusement de leur naïveté en leur faisant miroiter les bienfaits de nos démocraties et les facilités qui les attendent... Mais nous ne pouvons être fiers de leur déception lorsqu’ils découvrent l’accueil qui leur est fait. S’il y a beaucoup d’êtres humains qui rêvent de fraternité, il n’existe pas encore de société fraternelle pour répondre à leur aspiration : il y a seulement des groupes inhumains qui protègent jalousement leurs privilèges. Finalement, Tony Blair a peut-être raison : c’est abominable de faire entrer des pauvres gens dans un pays qui ne veut pas d’eux...
Geoffroi |