| Reconstruire |
Vendredi 19 octobre 2001 |
D'après des sources officielles citées par le Washington Post, des opérations militaires terrestres seraient en cours en Afghanistan. Pour le moment, elles se limiteraient à une "poignée d'hommes" des forces spéciales chargée d'épauler des agents de la CIA dans le sud du pays. Leur nombre pourrait toutefois s'accroître rapidement en vue du lancement d'attaques contre des bases terroristes, voire contre les Talibans eux-mêmes. Ces derniers ont d'ailleurs fait savoir qu'ils espéraient vivement assister à un large déploiement de soldats américains sur leur territoire, ceci afin de mieux les combattre... De son côté, l'armée américaine a annoncé que des armes d'un genre inconnu seraient bientôt utilisées en Afghanistan et qu'elles allaient en surprendre plus d'un. Si l'on excepte la part de forfanterie inhérente à ce type de déclarations, on peut en déduire logiquement que le conflit entre actuellement dans une nouvelle phase, laquelle comporte de nombreux risques.
Pour le gouvernement américain, l'objectif est parfaitement clair : il lui faut à tout prix mettre rapidement la main sur Ben Laden et les siens ainsi que sur le mollah Omar, chef suprême des Talibans, ou bien les "effacer" purement et simplement. En effet, l'opinion publique américaine aurait du mal à comprendre que les Talibans soient encore à Kaboul l'année prochaine ou que Ben Laden continue de couler des jours paisibles dans sa grotte... L'armée des Etats-Unis se voit donc contrainte de faire vite si elle veut pouvoir remporter un succès notable avant l'arrivée de l'hiver. Certes, en s'engageant aux côtés de l'Alliance du Nord, elle a de fortes chances d'entrer dans Kaboul d'ici quelques temps. Mais ses ennuis ne feraient alors que commencer : les Talibans, experts en matière de guérilla, auraient tout le loisir de les harceler à travers le pays, tandis que les attentats terroristes se multiplieraient en Occident. De plus, l'Alliance du Nord est loin de faire l'unanimité dans la région et son implication dans le trafic de drogue n'est pas sans poser de problèmes à la communauté internationale. De sorte que les Etats-Unis n'ont pas d'autres choix que d'installer à Kaboul un régime largement représentatif des ethnies en présence et des différentes tendances politico-religieuses. Autrement dit, faire un état stable à partir d'une nation habituée depuis des décennies à subir le joug de seigneurs de la guerre totalement corrompus. Une gageure...
Car l'on ne peut "faire régner l'ordre" dans un pays en proie à l'anarchie sans y être solidement implanté. Et plus l'engagement américain serait fort en Afghanistan, plus le risque de conflagration serait grand, du fait de la présence "d'infidèles" en terre musulmane... Si, à l'inverse, les Etats-Unis décidaient sagement de se retirer, leur intervention n'aurait fait que provoquer probablement une guerre civile, plus sanglante encore que les précédentes. Un retrait qui n'est d'ailleurs que pure hypothèse puisque l'on verrait mal pour quelles raisons le gouvernement américain renoncerait à prendre - plus ou moins directement - le contrôle d'un territoire hautement stratégique qu'il convoite depuis des lustres. Ceci d'autant plus que cette guerre a un coût, que les puissants s'arrangent toujours pour faire payer aux petits auxquels ils tendent une "main secourable". Ainsi, la reconstruction, dont il est question au sujet de l'Afghanistan - si elle a lieu - ne se ferait pas dans le but de soulager une population martyrisée, mais essentiellement pour assurer l'approvisionnement en gaz et en pétrole des pays développés. En d'autres termes, exactement la forme d'impérialisme économique qui exaspère les nations démunies et profite aux idéologies extrémistes de toute nature. Bref, tous les éléments d'un désastre qui, cette fois, ne frapperait pas seulement les habituels exclus, mais aussi les sociétés les plus avancées ; un désastre dont nous connaissons actuellement les préliminaires.
En abattant les symboles de la puissance économique de l'Occident, les meurtriers du 11 septembre ont indiqué à nos sociétés un vice dans leur construction, un défaut qui peut être désigné par les termes de "matérialisme", "capitalisme", "égoïsme" ou, plus prosaïquement, "avidité" et "cupidité"... Faire obstacle au terrorisme international constitue évidemment une nécessité et une urgence. Mais il est un devoir que de s'y opposer avec humanité et sagesse, dans le respect d'une morale universelle que nul ne pourrait mettre en doute. Cela est fondamentalement une affaire d'individus, plus que de systèmes ou de stratégies. Or, précisément, nous connaissons le degré de vénalité des hommes de pouvoir chargés de gérer cette crise. Il y a peu de chances que les événements les conduisent à s'amender, alors que l'occasion leur est donnée de laisser libre cours à leurs pulsions. Il est donc extrêmement douteux qu'ils entament brusquement la réfection de leur conscience, prélude indispensable à la reconstruction de l'Afghanistan sur des bases solides et, partant, à celle d'une humanité dont les membres se disloquent. Comment, en effet, prétendre reconstruire quoi que ce soit lorsque l'on est soi-même à ce point détruit de l'intérieur ?
Geoffroi
Lectures conseillées :
>> Sur les traces de Ben Laden : le jeu trouble des Américains - Mohamed Sifaoui : Plus de deux années après les attentats du 11 septembre 2001, Oussama Ben Laden est tantôt donné pour mort, tantôt pour blessé. Le chef d'Al-Qaida revient cycliquement sur la scène médiatique pour montrer que lui, son état-major et son organisation n'ont pas été sérieusement affectés par la lutte mondiale contre le terrorisme. Comment expliquer les échecs de la lutte antiterroriste lancée par les Américains, qui ne sont pas seulement dûs à la méconnaissance du phénomène islamiste? Cette enquête menée sur le terrain au Pakistan et en Afghanistan fait ressortir une série d'indices et de témoignages qui montrent que les stratèges de la Maison Blanche ont sciemment « retardé » la neutralisation d'Oussama Ben Laden. Celui-ci se cache depuis plusieurs mois au Waziristân, une zone tribale encerclée discrètement pour limiter les déplacements du chef d'Al-Qaida. Pourquoi? D'abord, la manipulation du danger islamiste est une sorte de culture chez l'administration américaine. Ensuite, parce qu'il fallait absolument renverser le régime irakien avant de neutraliser le chef d'Al-Qaida. Enfin, la décision de « reporter » l'arrestation de Ben Laden est due à des calculs électoralistes. En effet, le 2 novembre 2004 se dérouleront les présidentielles américaines : quoi de mieux que l'arrestation de Ben Laden, quelques semaines auparavant, pour assurer la réélection de Bush ?
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>> Ben Laden : La vérité interdite - Jean-Charles Brisard, Guillaume Dasquié : La monarchie saoudienne s'est longtemps livrée à un double jeu sur l'échiquier international. Dans ses immenses réseaux politiques et financiers ont lieu les rencontres les plus inattendues entre fanatiques de l'islam et banquiers respectables, grands pétroliers américains et lobbyistes pro-taliban, membres du clan Bush et mécènes du terrorisme... Cette enquête révèle la longue histoire de ces liaisons dangereuses qui s'achèvent avec les attentats du 11 septembre 2001.
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>> Les Coulisses de la terreur - M. Labeviere : Deux mois avant les attentats du 11 septembre, la CIA négocie encore avec Oussama Ben Laden. Puis les Etats-Unis déclenchent les hostilités en Afghanistan. Ils laissent s'échapper le milliardaire saoudien et ses protecteurs, comme ils laissent s'évanouir leurs capitaux dans une jungle financière. Qui sont les complices au cœur même de l'establishment américain ? Aurons-nous bientôt un “Ben Ladengate” ? Pour l'éviter, les idéologues de l'administration Bush inventent une nouvelle guerre froide : la guerre sans fin contre la terreur... Désormais, tous ceux qui ne partagent pas les valeurs du meilleur des mondes selon Washington sont suspectés de soutenir le terrorisme, sinon d'être des terroristes eux-mêmes, agents d'un nouveau complot contre le monde libre et les champions du Bien. Ce complot est baptisé d'un nom générique : Al-Qaïda.
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>> Les Illusions du 11 septembre : Le Débat stratégique face au terrorisme - Olivier Roy : Les attentats de New York et Washington ont-ils véritablement ouvert un nouvel espace stratégique en même temps qu'ils mettaient fin au monde ancien ? Rien n'est moins sûr. Une analyse plus fine des relations entre les Etats-Unis et le monde islamique montre que beaucoup des évolutions qui ont surgi à la conscience collective ces derniers mois étaient déjà à l'œuvre avant le 11 septembre. L'événement a surtout permis de les reformuler dans un langage inédit - celui de la “guerre contre le terrorisme” et de l' “axe du mal” -, d'accélérer certaines décisions politiques et de pointer plus explicitement les enjeux et la complexité des relations entre Etats-Unis, Islam et Europe au seuil du nouveau siècle.
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