| Le "mal des Balkans" |
Mardi 19 juin 2001 |
En Macédoine, les rebelles ont instauré une trêve pour permettre aux dirigeants albanais et slaves de concrétiser le plan de paix conçu par le président Boris Trajkovski. Pressée d'intervenir par les belligérants, l'OTAN demeure, pour le moment, sur la réserve, préférant laisser les politiciens s'entendre sur un compromis solide avant d'engager ses troupes dans la région. A l'heure actuelle, les discussions achopperaient sur l'indispensable changement de la constitution macédonienne qui verrait les Albanais acquérir un statut égal à celui des Slaves. Soucieuse d'éviter d'en arriver à un désastre semblable à ceux de la Bosnie ou du Kosovo, la communauté internationale exerce une forte pression sur le gouvernement macédonien pour qu'il se montre conciliant.
Mis à part Vladimir Poutine, dont on sait à quel point il dédaigne les droits des minorités, l'Europe et les Etats-Unis sont convaincus qu'il est nécessaire de tenir compte des revendications des rebelles, en accordant à la population albanaise une pleine intégration au sein de la société et de l'état, en échange de quoi les extrémistes déposeraient aussitôt les armes. Or, pour l'instant, les dirigeants slaves s'opposent catégoriquement à l'idée qu'il soit inscrit dans la constitution que les Albanais sont, eux aussi, un peuple fondateur de la Macédoine : tout au plus accepteraient-ils que l'on retire toute mention relative à l'appartenance ethnique. En fait, il s'agit là d'une attitude totalement contradictoire qui consiste à vouloir éviter, à tout prix, le démantèlement de ses frontières, tout en pratiquant la discrimination ethnique : une vision absurde synonyme, depuis longtemps, de "bain de sang"...
Comment, en effet, un état peut-il, à la fois refuser à une partie de sa population son statut de composante nationale à égalité avec les autres, et s'opposer aux poussées séparatistes de celle-ci ? Voilà bien qui défie la compréhension et caractérise ce "mal des Balkans", sorte de délire discriminatoire qui s'empare trop souvent des politiciens impliqués dans cette partie du monde. Tel est bien le virus qui menace à nouveau les dirigeants occidentaux, particulièrement soucieux de donner un signal fort de leur détermination à stabiliser la région. Dans leur désir de mettre au point l'élixir qui sauvera l'Europe de ce nouveau péril, ils doivent découvrir la formule combinant harmonieusement le respect des frontières et celui des droits des minorités. La tentation est évidemment grande de régler la question par une force de maintien de la paix, mais celle-ci, si elle est acclamée au départ, ne tardera pas à être perçue comme une armée d'occupation. En d'autres termes, le "malade" requiert une nouvelle sorte de remède et des médecins plus compétents.
Ainsi, il est temps que nos politiciens prennent conscience que la stabilité des états n'a pas le moindre sens, si les droits des individus n'ont pas la priorité et si leur diversité n'est pas glorifiée. De sorte qu'une nation désirant perdurer dans ses frontières d'aujourd'hui, doit s'employer activement à en justifier la valeur aux yeux de ses citoyens, au lieu de tenter vainement de les leur imposer. Car c'est seulement si ces derniers estiment que leur condition est juste qu'ils accepteront et seront capables de participer au développement de la communauté nationale. Les diplomates et les militaires ne peuvent seuls parvenir à ce résultat : un processus valable de stabilisation des Balkans doit inclure tous les membres de la société civile et n'exclure aucun problème, sans quoi de nouvelles explosions de colère sont à craindre durant toute la décennie à venir. Une conférence internationale sur la question, rassemblant des hommes de paix, pourrait dégager des solutions durables. Quoi qu'il en soit, pour remédier à ce mal qui ronge insidieusement les consciences, ce n'est plus la préservation des frontières qu'il faut rechercher, mais bien la stabilité des esprits.
Geoffroi |