| Les sous-développés... |
Lundi 19 février 2001 |
Un navire transportant plus de 900 personnes, en majorité d’origine kurde, s’est échoué samedi à quelques encablures de la plage de Boulouris, à proximité de Saint-Raphaël. Les passagers ont aussitôt été pris en charge par les antennes locales de la Croix Rouge et les services de l’immigration qui leur ont trouvé gîte et couvert dans une base militaire de Fréjus. On sait à présent que ces réfugiés ont embarqué, il y a une semaine, en Turquie, un grand nombre étant des ressortissants irakiens : chacun d’entre eux a dû payer près de 30 000 francs pour effectuer ce voyage, tous entassés dans les cales d’un vieux cargo dans des conditions déplorables. Pour le moment, nul ne sait ce qu’il adviendra de ces malheureux, mais il est probable que c’est l’expulsion qui attend ceux qui ne possèdent pas de papiers en règle...
Alors que les nations européennes tentent d’harmoniser leurs législations en matière d’immigration et de trafic d’êtres humains, les autorités françaises se retrouvent, une fois de plus, devant un grave dilemme : doit-on considérer un kurde comme un réfugié économique ou politique ? Si les réponses varient d’un politicien à l’autre, toutes laissent entendre que la France ne doit surtout pas faire preuve de générosité, laquelle aurait pour conséquence d’attirer aussitôt sur son territoire des milliers de miséreux. « Accueillons-les avec humanité mais ne leur donnons pas l’espoir d’une intégration dans notre pays », a déclaré François Hollande, le secrétaire général du Parti Socialiste, tandis que l’ancien ministre de l’intérieur, Charles Pasqua, appelait à leur rapatriement immédiat. Comme à l’accoutumée, la réflexion de nos dirigeants est dépourvue de toute préoccupation véritablement humanitaire : en somme, dès lors qu’il n’est pas établi qu’un réfugié soit persécuté dans son pays d’origine, il est considéré comme un simple immigrant clandestin en quête de meilleures conditions de vie en Europe, laquelle ne se reconnaît pas pour vocation de nourrir les populations affamées de la planète. Retour à la case départ pour le crève-la-faim ! Dans ces conditions, on voit mal ce que peut signifier « accueillir humainement » une personne à laquelle on ne désire pas ouvrir sa porte : « la raccompagner humainement chez elle » semblerait une formule mieux appropriée...
A l’évidence, les 25 millions de kurdes devraient être parmi les premiers à bénéficier du statut de réfugiés politiques, puisqu’ils n’ont pas de nation et sont systématiquement opprimés dans les pays où ils vivent. Mais tel n’est pas le problème de fond : classifier les êtres humains dans des catégories telles que « réfugiés économiques » ou « réfugiés politiques » constitue déjà une forme de ségrégation intolérable. A moins de n’avoir pas d’autre idéal que celui de la bête cherchant à défendre son territoire, tout être humain se doit d’accorder le refuge à celui qui le demande : conditionner ce droit élémentaire au refuge aux raisons qui le justifient, revient à hiérarchiser froidement les souffrances et de la façon la plus absurde qui soit. Existe-t-il, en effet, une pauvreté qui ne soit pas politique ? L’incurie des gouvernements et la cupidité des pays développés ne sont-elles pas toujours des raisons suffisantes pour expliquer qu’une telle misère sévisse encore de par le monde, en ce début de vingt-et-unième siècle ? Il est temps d’arrêter de jouer avec des concepts visant à dissimuler les réalités : un réfugié dit « économique » est, avant tout, un réfugié politique, soit qu’il s’agisse de la mauvaise gouvernance de l’état dont il est citoyen, soit qu’il s’agisse de nos propres politiques, à nous les pays riches, dont nous ne connaissons que trop les effets désastreux de par le monde.
Qu’allons-nous donc inventer comme nouvelle abstraction pour échapper à nos responsabilités ? Dirons-nous d’une jeune fille africaine qui a fui son village pour éviter les mutilations génitales qu’elle est une « réfugiée culturelle », catégorie qui ne l’autorise pas à trouver asile chez nous ? Dirons-nous d’un lama tibétain traqué par les services secrets chinois qu’il appartient à la classe des « réfugiés religieux », pour laquelle rien n’a été prévu ? Oui, il nous faudra peut-être en arriver à cette forme ridicule « d’auto-incarcération » pour réaliser que, derrière nos frontières imperméables, nous ne sommes rien d’autres que des réfugiés de la fraternité, des sous-développés de l’Amour.
Geoffroi |