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Une belle « saloperie » !
19 janvier 2001


Alors que le Parlement Européen vient de voter à une forte majorité en faveur d’un moratoire sur les armes à base d’uranium appauvri (UA), le gouvernement allemand s’inquiète auprès de Washington d’un danger encore plus grand : les munitions contenant de l’UA renfermeraient également du plutonium, hautement radioactif, connu pour provoquer le cancer. De leur côté, les Nations Unies ont annoncé que de l’uranium recyclé - radioactif lui aussi - avait été découvert dans les mêmes catégories d’armement utilisé par l’OTAN au Kosovo. Cette dernière, après avoir longtemps refusé de révéler quelle quantité de ces bombes et de ces missiles elle avait déversé sur les Balkans, prétend à présent qu’aucun lien n’a pu être établi entre l’utilisation de ces munitions à l’UA et les maladies (cancer, leucémie etc.) frappant les soldats européens et américains. Bien entendu, s’il était prouvé que les gouvernements des pays membres de l’OTAN ou les nations alliées lors de la guerre du Golfe ont utilisé de telles armes en connaissance de cause, les conséquences seraient incalculables...

On imagine facilement la fièvre qui doit régner au sein des états-majors militaires, chez les professionnels de l’armement et dans certaines sphères politiques. « Comment ! Quelqu’un se permet de remettre en question l’intérêt vital des munitions à l’UA et ose émettre des doutes sur la validité des études menées par nos laboratoires ? » Voilà, sans doute, ce que se disent ces messieurs dans leur amertume de voir le désastre colossal - tant stratégique que financier - qu’engendreraient l’arrêt de la production d’armement à l’UA et une éventuelle condamnation, par exemple, de l’OTAN pour violation des lois de la guerre... Le dossier est, en effet, en train de prendre une ampleur des plus troublantes au fur et à mesure que les consciences s’affranchissent : on voudrait bien pouvoir encore utiliser le conditionnel pour évoquer la contamination des troupes américaines, européennes ainsi que celle des civils irakiens et serbes, mais l’évidence crève les yeux. Il y a des populations malades, des enfants qui meurent de leucémie ou de cancer comme jamais auparavant, des bébés malformés qui bouleversent les statistiques, des plantes qui entrent en mutation, des documents du département de la Défense des Etats-Unis qui révèlent les inquiétudes des experts etc. Et pour contrer ces faits avérés, il n’y a que des déclarations partisanes, des enquêtes partiales et des résultats partiels, bref, de la politique.

L’uranium appauvri, quelle aubaine pour les militaires et les « marchands de canons » ! Non seulement, ce métal lourd possède des caractéristiques qui donnent à l’armée qui l’utilise la supériorité au combat, mais, en outre, il ne coûte quasiment rien - puisqu’il est un déchet nucléaire - et son déversement sur les pays ennemis résout, d’une façon déconcertante, la question de son stockage : aucune municipalité ne voudrait, en effet, voir des sacs plastiques le contenant s’accumuler sur ses décharges... En revanche, les retombées de ce produit « miracle » sur les populations et l’environnement, tant par son inhalation directe que par son infiltration dans la chaîne alimentaire, en font une « belle saloperie » ! Quant aux nations responsables de ce scandale, elles risquent de devoir indemniser des centaines de milliers de personnes. On comprendra donc que l’OTAN s’efforce, par tous les moyens, d’éviter que des investigations soient réalisées auprès des civils directement touchés, et que les services habituellement en charge de la désinformation s’emploient activement à allumer des contre-feux pour embrumer l’esprit du public. La couleuvre que l’on nous enjoint d’avaler est de belle taille et peut être formulée trivialement ainsi : « balancer des déchets nucléaires sur des hommes, des femmes et des enfants innocents, c’est économique et créateur d’emplois, donc c’est bien ».

Mais nous qui sommes les citoyens ordinaires de nations où l’information peut encore circuler librement, nous avons encore assez de lucidité pour « appeler un chat un chat » : utiliser massivement un armement dont on pressent qu’il présente de graves dangers pour les individus et pour l’environnement, constitue un crime prémédité contre l’humanité. Certes, le précédent siècle en a déjà tant connu que cette expression a grandement perdu de sa force et la médiatisation des criminels a fini par nous les rendre familiers. Alors, réfléchissons aussi à la façon dont les populations irakienne et serbe ont été traitées : cela ne traduit-il pas un mépris chronique pour la vie humaine ? Et la manière dont les responsables cherchent à dissimuler leurs fautes n’exprime-elle pas une immaturité notoire ? Lorsque nos dirigeants se sont engagés dans les guerres du Golfe et du Kosovo, leur objectif était de mettre hors d’état de nuire des tyrans tels que Saddam Hussein et Slobodan Milosevic : officiellement, ils n’en voulaient point à leur vie mais cherchaient seulement à leur enlever tout pouvoir. Dans le même esprit, nous ne pouvons désirer qu’une seule chose, que les responsables des « saloperies » que nous découvrons n’aient plus jamais la possibilité de salir l’existence de leurs semblables. Mais nul doute que pour venir à bout d’une tâche aussi importante, chacun devra d’abord enfiler la tenue modeste de l’éboueur...

Geoffroi Contact


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