| Déshumanisation |
19 octobre 2000 |
Amnesty International a donné hier le coup d’envoi de sa campagne intitulée « Pour un Monde sans Torture » dans plusieurs grandes villes du monde telles Tokyo, Buenos-Aires ou Londres. L’étude réalisée par l’organisation humanitaire sur les trois dernières années montre que la torture est pratiquée dans plus de 150 pays. Les nations européennes ne sont pas épargnées par les statistiques : 25 d’entre elles sont incriminées, de la Grande Bretagne à l’Azerbaïdjan. Si la Turquie, la Russie, la Roumanie ou la Bulgarie ont - plus ou moins selon les cas - cette scandaleuse habitude, des démocraties développées comme l’Allemagne, la Belgique, la France, le Royaume Uni ou la Suisse sont également condamnées pour traitements inhumains ou dégradants sur des détenus (ayant parfois entraîné leur mort), actes de violence raciste, abus sexuels, moyens de contrainte cruels etc.
Le rapport d’Amnesty établit avec certitude que la torture est, dans l’immense majorité des cas, une conséquence de la discrimination : il est, en effet, plus « facile » de maltraiter un individu que l’on considère comme un sous-humain du fait de sa race, de son sexe, de sa religion, de ses mœurs ou même de son âge. La plupart des victimes sont ainsi des membres de minorités ethniques, des travailleurs immigrés, des réfugiés, des homosexuels et, bien entendu, des femmes et des enfants... Nul n’est besoin que la discrimination soit alors inscrite dans la loi, comme c’est le cas pour les femmes, par exemple en Afghanistan ou au Soudan : lorsqu’ils sont largement répandus au sein d’une société, les préjugés - notamment raciaux, sociaux ou sexuels - suffisent amplement pour que les agents de l’état se transforment en tortionnaires, assurés de bénéficier de la plus totale impunité.
Bien sûr, la torture constitue une pratique condamnée de la manière la plus absolue par les lois internationales. C’est pourquoi les pays où elle a cours en nient farouchement l’évidence. Serait-ce que leurs dirigeants soient conscients de ne pas assumer les responsabilités qui leur reviennent en ce domaine ? Peut-être. Quoi qu’il en soit, si les gouvernants sont bien peu actifs en matière de protection des catégories sociales les plus vulnérables et d’éradication de phénomènes honteux comme le racisme, il appartient à chaque individu de réaliser qu’il lui arrive probablement de participer à un vaste processus de déshumanisation de certains de ses semblables. Par le comportement et la façon de penser, nous alimentons parfois le grand réservoir d’idées préconçues susceptibles de justifier la violence que subissent, « en bout de chaîne », les plus démunis de nos frères et sœurs. Les réflexes sexistes à l’égard des femmes, les plaisanteries sur les juifs et les arabes, les lieux communs relatifs aux homosexuels, le dénigrement des autres cultures, le mépris pour certaines croyances (etc.) forment autant d’habitudes négatives auxquelles nous ne prêtons plus attention : autant de lapidations morales que nous infligeons aux plus faibles et de tourments virtuels que nous faisons subir à ceux que - pour des raisons confuses - nous n’aimons pas.
Geoffroi |