Bryan est là, devant nous, avec son immense sourire. Nous sourions nous aussi en regardant ailleurs pour ne pas le gêner tandis qu'il se cambre, passe ses bras menottés à travers l'ouverture de la porte blindée : les gardiens le détachent. Il saisit calmement le téléphone fixé au mur de sa cabine. Nous faisons de même de notre côté en nous collant au plus près de l'épaisse vitre qui nous sépare. Les premiers mots sont d'une réconfortante banalité. Bryan n'a guère dormi. Il redoutait que notre visite soit repoussée à cause des mesures de rétorsion qui frappent le pénitencier de Livingston depuis deux semaines. Mais nous venons de France et bénéficions d'un régime spécial. « Ils nous affament, dit-il, et nous avons seulement droit à deux douches par semaine. » Rapidement, le silence s'installe malgré nous. Nous sortons des pièces de 25 cents et lui demandons ce qu'il veut manger. La gardienne du parloir nous accompagne aux distributeurs de boissons et de plats préparés : tablettes de chocolat, sodas, chips, pâtisseries, cheeseburgers, salades... Tout y est. Comme dans un hall de gare. Sauf qu'ici c'est le terminus, les « couloirs de la mort ». Il nous est rigoureusement interdit de toucher à la nourriture du condamné.
Bryan déguste sa tarte meringuée au citron tout en nous parlant. De temps à autre, il se recule sur son tabouret et hèle un détenu dont il a reconnu la voix. Il rigole avec lui, sans le voir. Il connaît beaucoup de monde ici. Il nous désigne un prisonnier qu'il parvient à distinguer dans la partie opposée du parloir à laquelle nous tournons le dos. « Il a sa date d'exécution pour le douze décembre. C'est quelqu'un de très gentil. » L'individu en question renvoie son sourire à Bryan. Avant de mourir (mercredi dernier), il présentera ses regrets à la famille de la victime et dira, comme tant d'autres avant lui, que la justice du Texas commet un crime en lui injectant la mort. Le regard de Bryan s'assombrit. Il évoque l'audition qui aura lieu en janvier prochain et sur laquelle il compte pour échapper à sa triste fin. Nous savons depuis longtemps que son dossier est parsemé d'irrégularités et que sa place n'est pas ici... Mais qui mérite vraiment d'être ici ? Ce détenu au visage buriné et dont les yeux vous transpercent tels des couteaux ? Cet autre dont le visage délicat dément la carrure athlétique et qui semble être demeuré pour toujours dans l'enfance ? Mais ils plaisantent avec Bryan et Bryan est notre ami. « Ce sont de bons garçons, nous dit-il. Nous nous tenons les coudes, les circonstances difficiles de nos vies nous ont rapprochés. » Cela fait dix ans, en effet, que Bryan est dans les « death rows ».
Nous nous efforçons d'être positifs malgré tout. Nous expliquons à Bryan que nous voulons faire quelque chose pour lui. Nous lui en avons souvent parlé depuis un an que nous échangeons des courriers. Mais Bryan se refuse à être un fardeau. Il sait trop à quel point sa situation est désespérée : il a vu partir tellement de vieux amis abandonnés par leur famille ; même Odell Barnes a été écrasé par le système, malgré l'élan international de solidarité en sa faveur ou peut-être à cause de celui-ci... Parfois, cependant, l'angoisse transparaît à travers les propos de Bryan : « ils vont me tuer, dit-il, je veux vivre. » Et c'est vrai qu'il désire ardemment vivre. Seul un acharnement quotidien à se maintenir en bonne forme physique et mentale peut expliquer sa lucidité, sa maîtrise sur lui-même, son humanité. L'absence totale de contact direct avec d'autres personnes, les brimades incessantes, les mesures arbitraires et la méchanceté seraient venues à bout des plus équilibrés d'entre nous. Pas lui. Pas encore. Bryan se lève, il demande aux gardiens de l'accompagner aux toilettes. C'est son droit. Les quelques mètres de couloirs lui permettent de se dégourdir les jambes. C'est pour lui un délicieux moment. A son retour, son visage est décomposé. Les gardiens se sont moqués de lui : ils disent que nous sommes fous de venir de si loin pour voir un « nègre » ou bien très riches. Bryan n'a rien pu répondre. Un mot de trop et il se retrouverait au « niveau trois » pour huit mois, sans visite ni courrier...
Si seulement les gardiens de Bryan avaient raison, si seulement nous étions riches ! Quelques dizaines de milliers de dollars et notre ami serait sauf ! Bryan connaît les noms des avocats honnêtes qui sauraient convaincre un jury de lui accorder les circonstances atténuantes dont il n'a pas bénéficié. Nous les connaissons aussi par l'intermédiaire des associations humanitaires texanes qui se battent pour l'abolition de la peine de mort dans leur état. Un petit effort de générosité de la part de quelques individus épris de justice et la vie sourirait à nouveau à Bryan : certes, ce serait la vie en prison, mais une prison dans laquelle il y aurait des ateliers pour apprendre un métier, des activités avec d'autres détenus, une télévision pour observer le monde, des visites plus fréquentes... Le soleil et le ciel - dont il ne voit actuellement qu'un lambeau minuscule - du bon air et un terrain pour jouer au basket. Et surtout, des contacts humains, des êtres que l'on peut toucher dans les actes simples du quotidien. Avant de rencontrer Bryan, nous nous sommes parfois demandés si tous ces efforts valaient la peine. Tant de tracas pour qu'il finisse (probablement) ses jours dans une cellule : ne souhaiterait-il pas plutôt une libération définitive ? A présent, en apprenant à le connaître, les yeux dans les yeux, nous appréhendons davantage la valeur infinie de l'existence. Nous disposons d'une nouvelle unité de mesure pour en évaluer le prix : il y a, bien sûr, la surface dont on dispose pour se déplacer librement ; mais il y a surtout le nombre de mains que l'on a le bonheur de serrer.
Geoffroi
Lectures conseillées :
>> L'abolition - Robert Badinter : Ce livre est le récit d'une longue lutte contre la peine de mort. Il commence au jour de l'exécution de Claude Buffet et de Roger Botems, le 24 novembre 1972, et s'achève avec le vote de l'abolition, le 30 septembre 1981. Depuis lors, l'abolition s'est étendue à la majorité des Etats dans le monde. Elle est désormais la loi de l'Europe entière. Elle marque un progrès irréversible de l'humanité sur ses peurs, ses angoisses, sa violence. A considérer cependant les exécutions pratiquées aux Etats-Unis, en Chine, en Iran et dans de nombreux autres pays, le combat contre la peine de mort est loin d'être achevé. Il faut savoir que sur les 5760 condamnations à mort prononcées aux Etats-Unis entre 1973 et 1995, dans 60% des cas, les condamnations n'auraient pas dû intervenir, qu'il s'agisse de violations de la loi, de manquements graves des avocats à leurs devoirs ou d'erreurs judiciaires révélées par la suite". Il signale également que les afro-américains représentent 12% de la population et 34% des personnes exécutées, dans un système judiciaire qui compte mille huit cents procureurs blancs pour vingt-deux procureurs noirs.
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>> L'Exécution - Robert Badinter : "Un grand roman classique, une histoire de haine, de sang, de mort et d'amour. Oui, d'amour. Unité de temps, de lieu, trois personnages : l'auteur, son vieux maître, la victime - oui, la victime - et puis la foule, avec quelques silhouettes bien plantées au premier rang. Un récit qui va droit son chemin vers la réponse à l'unique question : mourra-t-il ? Ce qui importe, c'est de savoir ce qu'est la justice, comment elle fonctionne, à quoi sert un avocat, pourquoi la peine de mort. C'est tout cela qui nous bouleverse dans ce beau livre, dur et sensible à la fois. Ne laissez plus passer, en tout cas pas ainsi, ce qu'on nomme par dérision peut-être la justice des hommes."
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>> Messages de vie du couloir de la mort - Roger-W McGowen, Pierre Pradervand, Christiane Singer (Préface) : Ce livre est un témoignage poignant et étonnant sur la résilience de l'être humain. C'est un cantique à la grandeur d'un individu qui a su et qui sait encore grandir, partager, aimer, pardonner dans un enfer carcéral dont chaque dimension est faite pour écraser l'homme. Mais c'est aussi un regard lucide et sans détours sur un des systèmes carcéraux les plus inhumains et dégradants de la planète, le couloir de la mort de la prison de Livingston, au Texas (Etats-Unis). Certains détenus deviennent littéralement fous. D'autres, bien plus rares, deviennent de grands sages. Roger W. McGowen, lui, a choisi, dans cet enfer, de devenir totalement responsable de sa vie, d'oser l'amour et le pardon. Un témoignage unique et bouleversant de sincérité et de vérité profonde.
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>> Condamné à mort au Texas. Témoignages du couloir de la mort - Jacques Secretan : Pas de grand argumentaire juridique, mais simplement la description minutieuse d'un cas, celui de Jaime Elizalde. A dix-sept ans, il est arrêté dans une voiture où l'on trouve de la cocaïne : cinq ans de prison. Alors qu'il est en liberté conditionnelle, un double meurtre est commis sous ses yeux. Il est le coupable idéal et il est condamné à mort malgré l'absence de preuves. Quand on referme ce livre, c'est l'indifférence du système judiciaire et de la population qui frappent le plus, excepté quelques cercles restreints de militants.
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>> Lettres du couloir de la mort - Joseph Kitchens : Incarcéré a la prison d'Huntsville (Texas), condamné à mort pour avoir violé et tué une jeune femme en 1986, Joseph William Kitchens est exécuté par injection létale le 9 mai 2000. Grâce à l'entremise d'Amnesty International, section française, il entreprend de correspondre avec Suzanne, ancien professeur d'anglais, membre de l'ACAT (action des chrétiens pour l'abolition de la torture). Témoins, mois après mois, de l'évolution de Joseph, Suzanne et ses amis de l'ACAT sont vivement impressionnés par son humanité, son espérance et sa repentance sincère, qui culminent dans ses dernières lettres, juste avant l'exécution. Cette correspondance exceptionnelle vaut en outre par ce qu'elle révèle de la condition carcérale sans issue. Enfin, elle met en évidence une nécessité fondamentale aujourd'hui aus Etats-Unis : la remise en cause de la peine de mort dans de nombreux états.
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>> Espoir et Pardon dans le couloir de la mort - Joy Elder, Brid Kehoe (Traduction) : Lesley Gosch fut condamné à mort en 1986 pour un meurtre dont il a nié être l'auteur (et jamais aucune preuve consistante n'a été produite). Joy Elder non seulement a correspondu avec lui de 1992 à 1998 mais elle est aussi allée le trouver dans le couloir de la mort à Hunstville (Texas). Elle décrit les horreurs de cette prison, entre autres l'angoisse des prisonniers de ne jamais être sûrs du jour de leur exécution. Au sein de ces ténèbres, surgit la personnalité riche et sensible de Lesley : quasiment non-voyant mais quand même artisan (il fabrique des flûtes amérindiennes), artiste (dessins à l'encre, peinture à l'huile), grand lecteur, capable de parler cinq langues. Ses lettres révèlent son parcours spirituel au cours des douze ans d'attente de la mort, courageux, joyeux, lumineux, dénonçant le caractère inhumain de la peine de mort et des conditions de détention à Hunstville mais allant jusqu'à pardonner à ceux qui l'ont injustement condamné.
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