| Consolation |
Vendredi 18 mai 2001 |
La Sierra Leone va-t-elle enfin connaître la paix ? Cela pourrait être le cas si l'on en croit l'accord intervenu récemment entre les troupes pro-gouvernementales et les rebelles du Front Révolutionnaire Uni (RUF) décrétant la fin des hostilités. Dès maintenant, l'UNAMSIL - la force de paix de l'ONU - devrait entamer son déploiement dans le nord du pays, tandis que les rebelles auraient à nouveau le droit de se rendre dans Freetown, la capitale. Les opérations de désarmement et de démobilisation ont déjà commencé, ainsi que la libération d'une centaine d'enfants-soldats embrigadés contre leur gré dans les rangs du RUF. Aux dires de leur chef, Gibril Massakoi, les rebelles seraient fatigués de combattre et souhaiteraient désormais mener un combat politique et pacifique dans leur pays. La communauté internationale se réjouit de cette nouvelle donne, dont elle attribue le succès au contingent de 12 000 soldats des Nations Unies présent dans la région.
Il est toutefois raisonnable de douter que la paix puisse s'instaurer aussi facilement en Sierra Leone, après dix années de véritable barbarie. Cette guerre aura, en effet, causé la mort d'environ cinquante mille individus, déplacé deux millions d'hommes et de femmes à travers le pays et au-delà, traumatisé des milliers d'enfants devenus combattants malgré eux pour l'un ou l'autre camp, et poussé les hommes à la folie sanguinaire au point de pratiquer le viol de façon systématique et de mutiler méthodiquement leurs voisins. Et tout cela non pas pour dénoncer les inégalités induites par un gouvernement corrompu, mais tout simplement pour assurer à quelques seigneurs de la guerre la possession des mines diamantifères dont le pays est gorgé. Encore aujourd'hui, ces mines sont aux mains des rebelles qui continuent de se livrer au trafic de diamant avec le soutien du Liberia. Son président, Charles Taylor, dédaignant les sanctions des Nations Unies, envisage à présent de porter la guerre en Guinée et même en Côte d'Ivoire. Ainsi, si les rebelles du RUF, soutenus activement par le dictateur libérien, se déclarent lassés de combattre en Sierra Leone, ce n'est que pour mieux semer la terreur un peu plus au nord...
Autrement dit, il n'y a pas de motif à réjouissance dans les développements actuels de la crise dans cette partie du monde : les civils y sont toujours dépossédés de leurs biens, exécutés sommairement et les femmes violées, de sorte que l'on voit mal au nom de quelle morale pervertie les Nations Unies pourraient permettre aux rebelles - et, plus largement, à tous ceux qui se sont acharnés à martyriser les sierra-léonais - de procéder en toute impunité à leur reconversion politique. L'on en vient donc à se demander si la communauté internationale, du fait de son penchant coupable pour l'inertie, n'est pas en train de confondre la paix avec la tranquillité. Car les combats peuvent bien cesser entre les belligérants, les armes peuvent être détruites et les prisonniers relâchés, que cela ne changera rien à la situation dramatique d'une population profondément choquée. Et si l'on récompense en outre les tortionnaires pour leurs exactions, en leur concédant un rôle dans la destinée du pays, quelle incitation au crime pour les mercenaires de toute l'Afrique de l'ouest ! Décidément, la paix n'a rien à voir avec le repos, le calme ou l'ataraxie : elle est, bien au contraire, une lutte constante et âpre pour la justice. Car tant que celle-ci n'est pas rendue, l'apaisement ne peut gagner les coeurs en mal de consolation.
Geoffroi |