| Croire en l'avenir |
18 septembre 2000 |
La Conférence Internationale sur les Enfants Touchés par la Guerre s’est terminée hier, à Winnipeg, par un appel aux ministres et diplomates de toutes les nations à œuvrer pour traduire en justice les chefs de guerre utilisant des enfants dans leurs forces armées. En présence du ministre des affaires étrangères du Soudan, le sous-secrétaire général des Nations Unies, Olara Otunnu, a réclamé la libération immédiate des milliers d’enfants enlevés en Ouganda et entraînés à devenir des soldats dans les camps soudanais au profit de l’Armée de Libération du Seigneur (LRA). Déjà, en 1997, Carol Bellamy, directrice de l’UNICEF, demandait la création d’une juridiction permanente chargée de juger les responsables de crimes contre des enfants. Mais trois ans plus tard, les états ont toujours autant de mal à trouver un consensus sur ces questions : détruire l’avenir de l’ennemi reste un objectif majeur pour des états ou des factions en conflit. Et l’avenir, ce sont les enfants...
L’exemple de l’Ouganda est particulièrement intéressant en ce qu’il montre les fruits monstrueux que peut produire une société traumatisée par la violence. Durant des décennies, en effet, l’Ouganda a été le théâtre constant de violations massives des droits de l’homme, spécialement sous le régime d’Idi Amin. Son dirigeant actuel, Yoweri Museveni, venu au pouvoir par la force en 1986, est en lutte contre des groupes d’opposition issus de l’ethnie Acholi qui fut précédemment à la tête du pays. L’un des plus célèbres mouvements est l’Armée de Libération du Seigneur fondée par Joseph Kony - qui se présente comme investi d’une mission divine - opérant dans le nord du pays, notamment dans les districts de Gulu et Kitgum. Son armée ne compterait que peu de soldats dans ses rangs si elle n’avait pratiqué l’enlèvement d’enfants dès sa création : ceux-ci, contraints dès leur entrée dans la LRA de commettre les pires atrocités (à l’encontre de leurs camarades désobéissants, par exemple), savent qu’ils n’ont aucune chance de réintégrer la société et deviennent ainsi fidèles à leurs chefs.
Mais cette technique d’embrigadement forcé serait relativement banale si la LRA n’utilisait la « religion » pour justifier sa barbarie. Ses dirigeants prétendent purifier la société ougandaise par la violence poussée à l’extrême, la mort ne frappant que ceux qui ont transgressé la loi de Dieu inscrite dans les Dix Commandements de la Bible ! Les enfants nouvellement enlevés participent ainsi à des meurtres rituels et reçoivent une onction à base d’huile de karité ou bien de sang de leurs victimes... Viols, tortures et meurtres deviennent alors, dans les esprits de ces futurs adultes, l’expression « naturelle » d’une cruauté libératrice, passage obligé en vue de la Rédemption.
C’est ainsi que les sociétés humaines enténèbrent leur avenir, prisonnières qu’elles sont d’un cycle de violences qu’elles estiment fatal, voire voulu « d’en haut » et donc salutaire ! Nous avons beau assister de loin à ces tragédies, nous sommes pourtant concernés, nous qui célébrons la violence - à la télévision et ailleurs - comme le seul moyen de résoudre les conflits extérieurs et intérieurs... A force de penser qu’il est normal d’extérioriser une certaine agressivité, à force de croire en la violence comme en une déesse bienfaisante, nous nous enfermons dans des systèmes de plus en plus négatifs qui ne débouchent que sur le néant. Nous ne pouvons pas, à la fois, vouloir construire un monde meilleur pour les enfants et fraterniser quotidiennement avec la violence : ce pacte est sans avenir. Mais l’avenir, y croyons-nous vraiment ?
Geoffroi |