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On connaît la musique...
Samedi 17 novembre 2001


On entend de la musique dans les rues de Kaboul. Les barbiers reprennent activement du service. Quelques femmes osent glisser un regard timide hors de leur burkha tandis que des combattants de l'Alliance du Nord à l'allure débonnaire se muent en agents de la circulation. « Le temps des réjouissances est revenu », peut-on lire dans les gros titres des quotidiens : Kaboul est libéré ; les Talibans sont encerclés dans leur fief de Kandahar ; le mollah Omar ne contrôlerait plus la situation et Ben Laden serait en fuite au Pakistan ou bien en passe d'être écrasé dans sa cachette montagnarde. Les Afghans sont-ils pour autant libres et leurs droits respectés ? Les réseaux terroristes de l'internationale fondamentaliste sont-ils déjà démantelés ? Non. Mais il est de l'intérêt des puissants de faire croire que leur gestion de la crise porte finalement des fruits. Il y aura toujours quelques naïfs pour les soutenir, affirmant que la guerre est légitime face à la cruauté.

Car - qui oserait l'oublier ? - le régime des Talibans était cruel et sa chute ardemment désirée depuis des années par la communauté des défenseurs des droits humains. De sorte qu'aujourd'hui, pourquoi bouder son plaisir alors que les Kaboulis retrouvent la liberté et que la musique, à nouveau, retentit ? C'est que, précisément, on la connaît la musique. Il y a cinq ans, la communauté internationale s'était félicitée de l'arrivée des Talibans au pouvoir, qui mettait fin à quatre années d'âpres luttes entre les moudjahidines avec leur cortège d'exactions et leurs dizaines de milliers de morts... Les Afghans se souviennent aussi que la prise des villes a souvent été suivie de massacres parmi la population. Cela vient justement d'être le cas à Mazar-e-Charif où une centaine de jeunes Talibans ont été exécutés dans la cour d'une école. Du coup, on se demande vraiment si les factions en présence sont capables de mener une politique autrement que la kalachnikov à la main... Malheureusement, quelques faits nous indiquent que ces seigneurs de la guerre n'ont pas évolué. Non seulement, ils sont entrés dans Kaboul malgré la promesse faite aux Etats-Unis d'attendre qu'un gouvernement équilibré soit constitué, mais en outre, ils s'opposent à présent à l'envoi de la force internationale que les nations viennent de voter.

En d'autres termes, l'Afghanistan semble davantage être en train de revisiter son passé que de se tourner vers l'avenir. Ses chefs de tribus et autres barons de l'opium se partagent actuellement ses lambeaux, échafaudant des plans de carrière et d'enrichissement personnel qui ne traduisent pas plus de goût de la démocratie qu'ils ne laissent de place au respect des droits humains. Et ce tableau ne serait pas complet si l'on oubliait le rôle souterrain des pays voisins, tels la Russie et le Pakistan pour n'en citer que deux, qui, dans le but de s'approprier les richesses de la région, n'hésiteront pas à exacerber les tensions inter-ethniques - sources de bains de sang - et finalement conduire l'Afghanistan vers sa partition. Dès lors, on comprend que le secrétaire général d'Amnesty International se soit inquiété, dans une récente déclaration, de voir la population afghane à la merci de groupes armés ayant un bilan aussi désastreux en matière de droits humains. Nous ne pouvons donc que rappeler aux Etats-Unis et à leurs alliés du moment qu'ils ont la responsabilité d'assurer la sécurité des Afghans puisqu'ils se sont engagés dans cette guerre.

Et cela nécessitera bien plus que le simple rétablissement de la musique sur Radio Kaboul. C'est, en effet, toute une société qu'il faut reconstruire avec des règles capables de poser les bases d'un avenir paisible dans la région. Parmi celles-ci, la présence d'une force de maintien de la paix s'impose comme une évidence, dès lors qu'elle répondrait au souhait de la population et permettrait de garantir la présence d'un gouvernement vraiment représentatif de toutes les tendances politiques. De même, le respect scrupuleux des droits de l'homme s'avère indispensable pour générer de la stabilité : il faut éviter à tout prix que des chefs impliqués dans des massacres puissent accéder à des postes de décision. Plus encore, il faut empêcher que s'instaure l'habituelle culture de l'impunité qui sème les graines des guerres à venir. Autrement dit, il convient de restaurer la civilisation : ces valeurs humaines qui confèrent aux sociétés leur cohérence et que les chants d'espoir et de liberté qui se font entendre sur les ondes afghanes appellent de leurs voeux. Ces valeurs mêmes que l'Occident croit seul représenter mais qu'il ne cesse de trahir, trop occupé qu'il est à ses bombardements, ses opérations de forces spéciales, ses calculs diplomatiques, ses jeux de pouvoir et ses stratégies géopolitiques... Toujours la même musique parce qu'il n'y a tout simplement pas de musiciens capables de jouer un autre genre de mélodie. Pourtant, les partitions ne manquent pas qui portent en elles la sagesse de l'humanité, la leçon que celle-ci a tiré de ses expériences douloureuses et qui professe que les victoires guerrières n'apportent jamais le repos. Seulement un bref répit.

Geoffroi


Lectures conseillées :

>> Sur les traces de Ben Laden : le jeu trouble des Américains - Mohamed Sifaoui : Plus de deux années après les attentats du 11 septembre 2001, Oussama Ben Laden est tantôt donné pour mort, tantôt pour blessé. Le chef d'Al-Qaida revient cycliquement sur la scène médiatique pour montrer que lui, son état-major et son organisation n'ont pas été sérieusement affectés par la lutte mondiale contre le terrorisme. Comment expliquer les échecs de la lutte antiterroriste lancée par les Américains, qui ne sont pas seulement dûs à la méconnaissance du phénomène islamiste? Cette enquête menée sur le terrain au Pakistan et en Afghanistan fait ressortir une série d'indices et de témoignages qui montrent que les stratèges de la Maison Blanche ont sciemment « retardé » la neutralisation d'Oussama Ben Laden. Celui-ci se cache depuis plusieurs mois au Waziristân, une zone tribale encerclée discrètement pour limiter les déplacements du chef d'Al-Qaida. Pourquoi? D'abord, la manipulation du danger islamiste est une sorte de culture chez l'administration américaine. Ensuite, parce qu'il fallait absolument renverser le régime irakien avant de neutraliser le chef d'Al-Qaida. Enfin, la décision de « reporter » l'arrestation de Ben Laden est due à des calculs électoralistes. En effet, le 2 novembre 2004 se dérouleront les présidentielles américaines : quoi de mieux que l'arrestation de Ben Laden, quelques semaines auparavant, pour assurer la réélection de Bush ? Commandez ce livre chez Amazon.fr en cliquant ici !

>> Opium, pétrole & islamisme. La triade du crime en Afghanistan - François Lafargue : La position géographique de l'Afghanistan au carrefour de trois grandes aires culturelles, turco-mongole, indienne et iranienne, explique les soubresauts de son histoire. Déchiré par deux décennies de conflits, ce pays ne peut néanmoins se résumer à la rhétorique des taliban et à la production de l'opium. Car désormais, l'Afghanistan constitue le verrou de l'Asie centrale, une voie de passage obligée afin d'acheminer les hydrocarbures de la région du Caucase, et plus particulièrement du Turkménistan vers les ports de l'océan Indien et de la Chine. Ces enjeux politiques et pétroliers nourrissent, en partie, le chaos actuel. Opium, Pétrole et Islamisme, tels sont les ingrédients des malheurs de l'Afghanistan. Commandez ce livre chez Amazon.fr en cliquant ici !

>> Afghanistan, rêve de paix - Bernard Dupaigne : Aujourd'hui, l'Afghanistan tente de retrouver le chemin de la paix et de l'unité nationale. À quelles conditions peut-il y parvenir ? Pour répondre à cette question, Bernard Dupaigne revient sur les images successives de ce pays, depuis celles qu'en avaient rapportées les premiers voyageurs. À partir des données fondamentales de la société afghane - la place de la femme, les fonctionnements du pouvoir et de la richesse, l'importance de la terre, et enfin la religion -, une relecture de l'histoire récente permet de dégager les enjeux de l'avenir. Un plaidoyer pour un Afghanistan digne, dont l'unité nationale s'appuie sur les particularités régionales. Commandez ce livre chez Amazon.fr en cliquant ici !

>> L'Islam mondialisé - Olivier Roy : Olivier Roy, grand spécialiste de l'Afghanistan ainsi que des conflits arabo-musulmans livre un essai éclairant la véritable position de l'islam aujourd'hui et l'influence trop souvent éludée de l'Occident sur les mouvements néo-fondamentalistes. Il démontre que "la radicalisation islamique vient d'Occident". Magistralement, il dévoile les crises du monde musulman qui, asphyxié de l'intérieur, se recompose de l'extérieur en intégrant des schèmas de pensée occidentaux. Il nous présente un islam en pleine mutation, dont les pratiquants affirment de plus en plus une individualisation de leur rapport à la foi et un refus des hiérarchies traditionnelles. Commandez ce livre chez Amazon.fr en cliquant ici !

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