| La tolérance active |
17 novembre 2000 |
Les Nations Unies commémoraient hier la Journée Internationale de la Tolérance qui a lieu le 16 novembre depuis cinq ans. A cette occasion, son secrétaire général, Kofi Annan, a appelé chaque individu à pratiquer une tolérance active, seul moyen de « faire disparaître les ressentiments et de forger une harmonie durable » entre les peuples. L’idée d’une telle journée est née en 1995, alors que l’UNESCO et l’ONU célébraient le cinquantième anniversaire de leur création. Les responsables de ces institutions voulurent alors attirer l’attention de la communauté internationale sur la montée de l’intolérance à travers - notamment - le racisme, le nationalisme agressif, la discrimination ethnique ou l’extrémisme religieux, causes de conflits sanglants d’un bout à l’autre de la planète. Quelques années plus tard, la situation ne semble pas en voie d’amélioration, bien au contraire...
Dans sa déclaration de principes, l’ONU définit la tolérance comme étant « le respect de la richesse et de la diversité des cultures (...), l’harmonie dans la différence ». Fondée sur « la reconnaissance des droits universels de la personne humaine », la tolérance n’est « ni concession, ni condescendance, ni complaisance », signale aussitôt l’article premier de cette charte. En d’autres termes, parler de tolérance, c’est évoquer un difficile équilibre entre différentes communautés, entre des intérêts divergents, bref, entre soi et l’autre. En dernier recours, lorsque l’équilibre s’avère impossible à réaliser par les parties en présence, c’est la loi qui doit permettre de l’assurer, par son impartialité. Mais si la justice est souvent présente dans le champ des libertés individuelles, elle est largement absente des domaines économique et politique où s’affrontent les intérêts colossaux des grands groupes, qu’il s’agisse d’ethnies ou de multinationales. On peut même dire qu’au plan international, la justice en est à ses premiers balbutiements. Par exemple, s’il paraît naturel qu’un voleur restitue les biens de sa victime, cela n’est pas vrai pour les états : les accords de Dayton ont honteusement confirmé l’épuration ethnique menée par les serbes de Bosnie. De même, l’amnistie a été accordée aux responsables de massacres en Sierra Leone etc.
Ainsi, la tolérance semble pouvoir faire son chemin dans le cœur des individus, dès lors que la justice en établit clairement les contours. En revanche, si ces derniers demeurent dangereusement flous, c’est bien la loi du plus fort qui finit par l’emporter. Notre époque en est malheureusement encore à ce stade lamentable : il n’est pas un seul secteur de l’économie où les entreprises raisonnent autrement qu’en termes de conquêtes et de butins ! La loi du marché elle-même constitue un modèle d’intolérance dont les maîtres mots sont l’exclusion, l’inégalité des chances, la marginalisation, voire l’hostilité et le fanatisme. De même, s’agissant de politique internationale, la notion d’équilibre est totalement pervertie puisqu’elle repose sur l’oppression des faibles comme base du développement des plus forts et des plus riches, lesquels daignent alors faire semblant de se respecter. A force de se satisfaire d’une sorte de tolérance passive, où l’autre est accepté à condition qu’il ne mette pas nos intérêts en péril, nous laissons se développer toutes sortes de tensions. Car la pluralité, si elle n’est pas fondée sur le partage, devient immanquablement une dangereuse compétition. Dans cet univers où nous sommes tous interdépendants, ne pas partager, c’est déjà pratiquer l’intolérance en ne favorisant pas l’existence d’autrui.
Geoffroi |