| De nouvelles frontières... |
16 novembre 2000 |
Rebiya Kadeer n’a pas pu assister à la cérémonie organisée par Human Rights Watch en l’honneur des personnalités que l’ONG a voulu distinguer pour leur engagement en faveur des droits humains. Madame Kadeer purge actuellement une peine de huit années de prison, quelque part dans un camp de travail du Xinjiang Ouïgour. Elle avait été arrêtée en février 1999 alors qu’elle s’apprêtait à remettre des informations concernant les prisonniers politiques ouïgours à des membres du Congrès américain. Condamnée sommairement pour « divulgation de secrets d’état », Rebiya Kadeer n’a pas eu la possibilité de se défendre, comme des milliers de dissidents avant elle. A-t-elle été violée et soumise à la torture ? Est-elle seulement vivante ? Nul ne le sait : le régime chinois est toujours aussi habile quand il s’agit de dissimuler les crimes qu’il commet à l’encontre de ses minorités ethniques.
Le seul nom de la région du Xinjiang évoque un lourd passé d’injustices et d’oppression : « Xinjiang » signifie, en effet, « nouvelle frontière » ou « nouveau territoire », une appellation qui remonte à son invasion par les mandchous au XIXème siècle. Par la suite, les ouïgours eurent à peine le temps de se débarrasser des seigneurs de la guerre chinois et de fonder la république du Turkestan Oriental, qu’aussitôt l’Armée de Libération Populaire de la nouvelle Chine communiste effaçait leur rêve d’indépendance. Mao Tse Toung fit alors du Xinjiang une région dite « autonome », mais entièrement sous le contrôle de Pékin par le biais du CPC (Corps de Production et de Construction), administration chargée de planifier la colonisation du territoire. Des centaines de milliers de chinois de race Han (ethnie majoritaire de la Chine) vinrent alors s’installer en pays ouïgour et l’œuvre d’anéantissement de la culture indigène commença. Rapidement, les ouïgours devinrent des citoyens de seconde zone, sans possibilité d’accès aux fonctions économiques ou politiques importantes, sans moyen de préserver leur identité. Persécutés sur le plan religieux, ils furent aussi violemment réprimés lorsque certains d’entre eux voulurent faire respecter leurs droits.
Depuis 1996, la campagne « anti-terroriste » intitulée « Yan Da » (Frapper Fort) - qui sert aussi de prétexte au gouvernement chinois pour martyriser les tibétains - a permis l’exécution et l’emprisonnement de milliers de ouïgours. Un grand nombre d’entre eux a enduré et subit encore des tortures qu’Amnesty International considère comme « particulièrement cruelles ». Enfin, peu d’informations ont filtré concernant les massacres de centaines de civils qui se sont rebellés dans certaines villes du Xinjiang... Pourquoi tant d’atrocités, pourrait-on se demander ? La réponse tient dans cette réflexion que se faisait le « Grand Timonier » en personne : « la nationalité Han jouit d’une importante population, tandis que les minorités occupent un vaste territoire, riche de ressources... » Le Xinjiang est, malheureusement pour lui, totalement conforme à cette définition : il représente un sixième du territoire de la Chine pour moins de 2 % de ses habitants. De plus, son sol est gorgé de gaz naturel et de pétrole. La Chine a donc prévu d’y investir plus de 50 milliards de dollars afin de réaliser un gigantesque pipeline reliant Shanghai, et bien d’autres infrastructures industrielles susceptibles d’attirer en Chine les capitaux étrangers.
La boucle est donc bouclée : l’état chinois opprime une population gênante jusqu'à susciter un nationalisme dont elle met en exergue la violence, afin de justifier son œuvre de marginalisation et d’élimination. Il ne lui reste qu’à convaincre les nations développées de venir « manger leur part du gâteau » pour que s’ouvrent devant lui de nouvelles perspectives d’évolution et d’enrichissement, bref, de nouvelles frontières où exercer son despotisme durant quelques décennies supplémentaires. Il n’y a pas d’autres moyens de faire obstacle à cette tyrannie que d’utiliser la même arme qu’elle : l’expansion. C’est en nous intéressant aux autres cultures, au sort des autres peuples comme aux conditions de vie de nos voisins, que nous deviendrons les habitants d’un immense territoire de la connaissance et, plus encore, de la conscience, qui nous rendra moins aisément manipulables et consolidera notre propre liberté. En informant et en éduquant, nous en accroîtrons la population jusqu'à devenir une majorité dévouée à la paix et à la fraternité. Nous aussi, dès maintenant, pensons à édifier de nouvelles frontières.
Geoffroi |