| Chimère |
Mardi 15 mai 2001 |
Silvio Berlusconi est sorti victorieux des élections italiennes de dimanche dernier, l'emportant d'une courte tête devant la coalition de centre-gauche conduite par Francesco Rutelli. Avec l'aide de ses alliés de la Ligue du Nord, un parti xénophobe, et de l'Alliance Nationale dont l'origine remonte à Mussolini, Berlusconi va donc retrouver le poste de premier ministre qu'il avait quitté en 1994, après seulement sept mois de règne. La victoire de l'homme le plus riche d'Italie est due, sans doute, à sa promesse de faire de son pays une entreprise moderne et florissante, ainsi qu'à sa maîtrise des techniques marketing : chaque foyer italien a reçu, avant les élections, un livre racontant la réussite de l'homme qui possède trois chaînes de télévision, un club de football de renommée mondiale et une myriade de sociétés dans les domaines de l'édition, la communication, la construction etc. De quoi faire oublier au citoyen italien les innombrables affaires qui jonchent son parcours, de la corruption de juges à la fraude fiscale, en passant par le financement occulte du parti socialiste et autres caisses noires...
Pourtant, les démêlés de Silvio Berlusconi avec la justice sont loin d'être terminés : plusieurs instructions sont actuellement en cours portant, notamment, sur les comptes de la holding Fininvest qu'il supervise. De plus, beaucoup d'italiens s'inquiètent de la façon dont Berlusconi va pouvoir concilier les intérêts des groupes privés qu'il possède et ceux de la nation : un dilemme qui se posait déjà il y a sept ans et qui n'est toujours pas réglé. Par ailleurs, le citoyen ordinaire est en droit de se demander comment un individu éclaboussé par tant de scandales et perpétuellement aux prises avec l'institution judiciaire peut avoir le droit de se présenter à une quelconque élection... A l'évidence, la sauvegarde de la démocratie ne semble pas être la première préoccupation de ceux qui ont poussé derechef "Il Cavaliere" au pouvoir. Ils sont certainement davantage intéressés par les promesses de cet homme "idéal" qui prétend créer 1,5 millions d'emplois dans les années qui viennent, diminuer notablement les impôts et dispenser à l'Italie un peu de sa prospérité.
Et de la prospérité, il y en aura ! Non pas pour tout le monde, bien sûr, mais pour la nouvelle élite dirigeante, à présent en position de promulguer des lois pour dissimuler ses turpitudes et engranger encore plus de bénéfices. En revanche, pour l'homme de la rue, l'enrichissement attendu tient évidemment du mirage. Tout simplement parce que la prospérité dont s'auréolent les grandes sociétés financières relève de l'inégalité, de l'immoralité et du trompe l'oeil. Autrement dit, un empire, comme celui que Berlusconi a édifié, ne se partage pas. Mais peut-on en vouloir à un homme d'avoir su profiter du vide laissé par les politiciens et les philosophes ? Face à l'importance conférée par l'argent, aux plaisirs procurés par la réussite et à l'énergie que génère la compétition permanente, que peuvent donc bien valoir la fraternité et le partage ? Rien de plus que ce que nous daignerons leur accorder : ce sont, en effet, des richesses qui, parce qu'elles sont d'abord intérieures avant de devenir manifestes, nous laissent libres d'en fixer nous-mêmes le prix. Et, pour le moment, beaucoup trop d'êtres humains donnent de la valeur à ce qu'ils ont plutôt qu'à ce qu'ils sont, à ce qu'ils reçoivent plutôt qu'à ce qu'ils donnent, participant ainsi à fournir du mordant à la chimère qui les dévorera.
Geoffroi |