| Les hommes brisés |
15 novembre 2000 |
L’organisation humanitaire internationale Human Rights Watch rendait hier hommage à Martin Macwan pour son action en faveur des « intouchables ». En Inde, Martin Macwan est le président de la Campagne Nationale pour les Droits des Dalits, dont l’objectif est de mettre fin à l’intouchabilité qui sévit encore dans ce pays, malgré son abolition en 1950. Ce système discriminatoire, imposé avec brutalité à plus de 150 millions de personnes, constitue un véritable apartheid que l’Inde dissimule soigneusement : une forme insidieuse de ségrégation, mais aussi de nettoyage ethnique, qui fait honte à la plus grande démocratie du monde.
Etre un Dalit, c’est ne pas appartenir à l’une des quatre grandes castes qui assurent la division sociale de l’Inde ; c’est être un « homme brisé » avec lequel il est impossible d’avoir le moindre rapport et auquel les besognes les plus humiliantes sont réservées. Ainsi, un Dalit ne peut pas boire l’eau d’un puits auquel s’abreuvent les membres des castes supérieures ; il ne peut pas non plus se rendre dans leurs temples. Son métier ? Nettoyeur des rues et des latrines, ramasseur de cadavres d’animaux, travailleur agricole pour une poignée de riz... Condamnés à la plus extrême pauvreté, les Dalits n’ont pas d’autres choix que de vendre leurs enfants mâles pour rembourser leurs dettes et de faire de leurs filles des prostituées pour le plaisir des prêtres et des chefs de village : comme quoi l’intouchabilité a ses limites, tandis que l’hypocrisie n’en a point...
Mais le drame des intouchables ne s’arrête pas là. Dès lors que les Dalits tentent de faire respecter leurs droits, ils se heurtent aux puissantes milices financées par les castes supérieures, à la police qui refuse de les protéger et aux juges qui garantissent l’impunité de leurs tortionnaires. Depuis plusieurs décennies, toutes sortes d’actes barbares ont été perpétrés à leur encontre comme en témoigne un décret publié en 1989, mais non appliqué, qui prévoit des peines à l’égard de ceux qui forceraient un Dalit à manger des excréments, à se promener nu dans la rue ou qui abuseraient sexuellement de leurs femmes etc. Malgré les quelques lois que le gouvernement a bien voulu promulguer pour faire bonne figure face à la communauté internationale, la réalité du système discriminatoire des castes demeure profondément ancrée dans le monde rural indien. Par ailleurs, la sphère politique se désintéresse largement du sort des intouchables, lesquels sont bien souvent privés de leurs droits civiques. On ne s’étonnera donc pas que la justice enregistre chaque année plus de 20 000 plaintes illustrant les innombrables violences dont les Dalits sont victimes, y compris de nombreux meurtres quand il ne s’agit pas de viols massifs suivis de massacres perpétrés par les milices ou la police. Et encore ce chiffre est-il loin en deçà de la vérité tant les intouchables sont ignorants de leurs droits et dissuadés de les revendiquer lorsqu’ils les connaissent...
Il est certain qu’il faudra du temps à l’Inde pour se départir de l’extrême perversité d’une organisation sociale vieille de 3 500 ans. Là encore, le gouvernement aurait fortement intérêt à faire de l’éducation aux droits humains une priorité de son action politique, sans quoi, il devra tôt ou tard faire face à des soulèvements de plus en plus violents : au XXIème siècle, on ne saurait traiter des dizaines de millions de personnes comme des esclaves impunément. Quoi que... Si l’homme d’aujourd’hui continue de prendre connaissance de la misère de ses semblables sans réagir, il viendra un moment où il se sentira lui aussi souillé par l’ombre de ces hommes brisés, et leur refusera même l’aumône d’une pensée.
Geoffroi |