| Un homme donneur |
Lundi 14 mai 2001 |
Une conférence autour de la question des "crimes d'honneur" s'est tenue hier, à Beyrouth au Liban : d'après les statistiques, une femme y est assassinée chaque mois par son mari ou par un proche pour avoir "souillé" l'honneur de la famille. Bien que la loi assurant l'impunité aux criminels ait été amendée récemment, ces derniers bénéficient toujours de circonstances atténuantes, de sorte que leur sentence n'excède jamais quelques mois de prison. Bien entendu, les organisations humanitaires libanaises considèrent le nombre officiel de crimes d'honneur comme largement sous-évalué. Dans d'autres pays, tels le Pakistan ou la Jordanie, ce sont des centaines de femmes qui, chaque année, sont exécutées par leur famille et des milliers qui se retrouvent mutilées ou défigurées. Les parlementaires de ces deux nations se sont d'ailleurs opposés à tout changement de la loi garantissant le pardon aux meurtriers...
Le crime d'honneur est la sanction qu'infligent des sociétés traditionnelles, de type patriarcal, aux femmes et aux adolescentes ayant, selon leurs normes, un "comportement immoral". Cela peut aller du refus de se soumettre à un mariage arrangé jusqu'à une demande de divorce, en passant par une simple conversation avec un homme ou un repas servi en retard... Pire, la victime d'un viol pourra, elle aussi, craindre d'être assassinée par son frère, son père ou son époux, si ceux-ci se persuadent qu'elle était sans doute consentante... Les hommes ne sont pas les seuls responsables de la persistance de ces violations terrifiantes des droits humains : des études ont montré que les femmes - notamment les mères et belles-mères - peuvent également jouer le rôle d'instigatrices, quand elles ne participent pas elles-mêmes à l'élaboration du crime, chargeant un homme de la famille de son exécution. A l'origine de cette cruauté réside un attachement démesuré à l'honneur familial, voire au prestige, lequel dépend de la soumission des femmes : celles-ci étant les garantes de l'avenir du clan, de la tribu ou du groupe humain quel qu'il soit, leur obéissance absolue est perçue comme une question de survie, tant matérielle que morale.
L'année dernière, lorsque les Nations Unies ont voulu adopter une résolution condamnant fermement les crimes d'honneur, pas moins de vingt pays se sont abstenus - dont la Russie et la Chine - privant cette disposition de l'aspect universel qui aurait pu permettre aux femmes, vivant constamment dans la peur, d'espérer une amélioration de leur sort. A présent, les gouvernements répressifs ont toute liberté de prétendre que la soumission des femmes est une chose naturelle que seuls les occidentaux ne comprennent pas. Et ces derniers, convaincus de la prééminence de leur civilisation, sont enclins à penser que les crimes d'honneur relèvent de pratiques féodales qui ne les concernent en rien... Cependant, à y regarder de plus près, cela n'est pas certain. Il y a chez tout être humain une tendance à rechercher sa propre valeur dans le regard de l'autre - mari, femme, fils ou fille... - et à redouter le jugement du reste de la société. Ainsi, bien souvent, notre stabilité psychique dépend étroitement du comportement de nos proches à notre égard et de la façon dont ce même comportement est considéré par la communauté à laquelle nous appartenons. Un exemple frappant est celui de la fidélité au sein du couple : beaucoup de gens ne ressentent-ils pas une certaine indulgence pour le mari qui assassine sa femme parce que celle-ci l'a "trompé" ? Et, dans le même esprit, la jalousie n'est-elle pas souvent présentée comme un penchant parfaitement normal, voire l'expression d'un caractère fort ?
Pourtant, il s'agit ni plus ni moins de possession, de domination ; autrement dit, d'une grande difficulté à respecter les droits et la liberté d'autrui et d'une incapacité à être autonome. Nous avons parfois tellement de mal à contrôler notre propre destinée et à nous adapter aux mouvements incessants de la vie, que nous basons notre dignité et une large part de notre identité sur l'attitude d'autrui à notre égard. Et si ce dernier nous déçoit, nous trouvons alors dans la fierté bafouée un motif de vengeance. Il faut si peu d'efforts pour paraître un homme d'honneur, mais tant de volonté pour devenir vraiment un homme donneur...
Geoffroi |