| Protéger les enfants |
14 septembre 2000 |
Lors de la conférence sur les enfants touchés par la guerre - qui se déroule actuellement au Canada -Graça Machel a lancé un appel à la communauté internationale pour qu’elle « développe un nouveau sens de l’urgence concernant la protection de l’enfance affectée par les conflits armés ». L’épouse de Nelson Mandela est connue pour son rapport, publié en 1996, traitant des effets dramatiques des guerres sur les enfants. Hier, à Winnipeg, Graça Machel a dressé un premier bilan, remarquant que malgré quatre années d’efforts des gouvernements et des ONG, l’humanité demeure incapable de protéger ses enfants des effets désastreux des conflits.
Mettons-nous quelques instants « à la place » des enfants afghans, colombiens ou sri lankais : imaginons que nous sommes capturés à la sortie de l’école ou enlevés après avoir vu nos parents tués devant nous, forcés ensuite à commettre les pires actes de barbarie - y compris sur d’autres enfants - puis contraints de nous battre sur la ligne de front... Nous ne tarderons pas à être atteints de maladies, à souffrir de malnutrition et de troubles psychiques graves. Risquant à tout moment de sauter sur une mine, nous attendons la délivrance... à moins que l’explosif aux couleurs vives en forme de volant de badminton - qui nous rappelle à nos jeux d’hier - ne nous enlève que les jambes ou les mains. Pire, imaginons notre sort en tant que fillettes : utilisées comme esclaves sexuelles, atteintes du SIDA, nous portons un futur orphelin sous un bras et une Kalachnikov de l’autre... Quel avenir nous attend, nous les enfants, blessés dans notre âme et notre chair, à la fois victimes et bourreaux ? Serons-nous accueillis dans nos villages lorsque nous y retournerons ? Pourrons-nous un jour reprendre une vie normale ?
Non. Il n’est pas possible de donner une autre réponse aujourd’hui. La plupart du temps, en effet, les enfants impliqués dans des conflits ne peuvent retrouver la vie d’avant : d’abord à cause des destructions et disparitions engendrées par la guerre, ensuite parce que les communautés rejettent systématiquement ces enfants marqués par le mal et qui leur font peur. Ainsi, si le sort d’un enfant mutilé ou violé est terrible, la condition de celui qui l’a mutilé ou violé ou qui a massacré ses congénères est pire encore : le premier recevra peut-être de l’amour, mais le second ne connaîtra que le rejet.
Il apparaît dès lors que la pire des choses qui puisse arriver à des enfants est de participer directement à la violence et que le pire des crimes que puissent commettre les adultes est de les forcer à s’y impliquer. Pour éveiller la conscience de ces derniers, il faudra bien quelques siècles, mais pour enrayer cette hémorragie de violence, une action concrète qui soit un véritable traitement de choc est primordiale. A cet égard, le rapport de Graça Machel est particulièrement pertinent en ce qu’il démontre clairement le danger des armes dites « de petit calibre » fabriquées dans le but d’être facilement manipulées, notamment par des enfants : ce sont elles qui entraînent les enfants dans les guerres, ce sont elles qui provoquent la destruction massive des consciences. Actuellement, 500 millions d’armes légères existent sur la planète et 64 pays en fabriquent : ce sont les revolvers, pistolets automatiques, fusils d’assaut, mitraillettes, grenades (etc.) dont le commerce légal s’élève à six milliards de dollars tandis que le trafic représente une somme au moins aussi importante... Le contrôle du marché des armes légères est, évidemment, une chimère et une hypocrisie : on ne cherche pas à seulement limiter la prolifération d’un virus lorsqu’il y a pandémie et que l’avenir de l’humanité est en jeu, on l’éradique en utilisant les grands moyens. Mais pour cela, il faudrait que l’humanité ait un cœur qui ne soit pas de petit calibre.
Geoffroi |