| Une conscience et un désir |
Mercredi 13 juin 2001 |
La scène se passe dans un centre, au Sri Lanka, où des enfants jouent aux devinettes. L'un d'entre eux simule un paysan labourant une rizière. Une fillette croit avoir la solution : "il est en train de creuser une fosse où entasser des cadavres", dit-elle. Un garçon lui coupe la parole : "non, il achève un soldat à coup de baïonnette". Telles sont les réponses spontanées de ces enfants, autrefois enrôlés comme combattants dans les rangs des Tigres de Libération de l'Eelam Tamoul (LTTE). Avant d'être accueillis dans ce centre de réhabilitation, ils faisaient partie des 300 000 jeunes gens âgés de moins de 18 ans engagés activement dans un conflit se déroulant actuellement sur la planète, en tant que messagers, porteurs, espions, guerriers ou esclaves sexuels, quand ils ne remplissent pas toutes ces fonctions à la fois. C'est ce que dénonce aujourd'hui un rapport publié par la Coalition pour Stopper l'Utilisation des Enfants Soldats, à la veille de la Session Spéciale des Nations Unies sur les Enfants qui se tient à New York cette semaine.
Au Sri Lanka, précisément, en octobre 1999, les troupes gouvernementales lancèrent une attaque contre des rebelles qui causa la mort de 140 d'entre eux, parmi lesquels une cinquantaine d'enfants, en majorité des fillettes âgées de 11 à 15 ans. Si beaucoup de mineurs sont impliqués dans des conflits en Asie - par exemple en Afghanistan ou au Myanmar - l'Afrique détient sans doute un record en ce domaine avec 120 000 enfants forcés de se battre, que ce soit en Angola, au Burundi, au Liberia, au Soudan ou en Sierra Leone etc. Mais il ne faudrait pas croire que les pays développés sont à l'abri de ce fléau. Le rapport épingle également les Etats-Unis et la Grande Bretagne qui emploient dans leurs armées des jeunes gens âgés de 17 ans seulement : certains participent à des opérations de maintien de la paix en Bosnie ou au Kosovo, d'autres ont trouvé la mort au cours de la guerre du Golfe. Par ailleurs, des affaires récentes ont révélé des pratiques dégradantes imposées aux jeunes recrues britanniques comme, par exemple, la simulation d'exécutions ou d'actes sexuels et autres actes humiliants. Et lorsque l'on sait que sur les 80 nations ayant signé le protocole optionnel de la Convention sur les Droits de l'Enfant - qui interdit le recrutement des jeunes âgés de moins de dix-huit ans - seules cinq d'entre elles l'ont ratifié, on ne s'étonne plus de l'ampleur de ce drame.
Ainsi que le montre le rapport de la Coalition, il y a, aujourd'hui, davantage de pays utilisant des enfants comme soldats qu'il y a deux ans, à croire que la mobilisation en faveur de cette cause a été, jusqu'à présent, sans effet. Ce n'est, heureusement, pas tout à fait le cas : l'utilisation d'enfants soldats a, notamment, diminué en Amérique Latine, au Moyen Orient et dans les Balkans, avec la fin de plusieurs conflits. Quelques pays d'Afrique ont même commencé à démobiliser leurs très jeunes recrues. Toutefois, la communauté internationale est loin d'accorder à cette question l'attention qu'elle mérite. Pourtant, les témoignages ne manquent pas qui sont susceptibles d'émouvoir les individus devant le sort de ces enfants obligés de se droguer, de mutiler ou de tuer de plus jeunes qu'eux et de participer à des "jeux" d'adultes qu'ils ne comprennent pas... Mais l'émotion ne suffit plus : il faut aux humains d'aujourd'hui une motivation supérieure s'ils veulent surmonter les épreuves qui se présentent à eux. Il leur faut une conscience et un désir : la conscience de leur potentiel créateur et le désir d'en goûter les fruits ; la conscience de faire partie de l'humanité et le désir de participer au bonheur de l'humanité future. Faire des enfants, au sens habituel du terme, ne suffit plus, et cela n'est d'ailleurs pas donné à tout le monde. Faire des enfants qu'ils soient plus heureux, cela tout le monde le peut.
Geoffroi |